jardiniere de passage

De l'expérience d'un jardin dans un passage de Paris.


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Pluie sur Paris

Pluie. P-l-u-i-e. Un mot et cinq gouttes d’eau.

pluie parisienne_AV

La pluie n’est pas bonne citadine. Elle fait râler les urbains. Elle trempe la pointe des souliers, humides comme la truffe du chien, elle plaque les chevelures, elle trouble les lunettes, elle achève de son laser vertical lui glaçant son col, le passant qui cherchait l’auvent. Assombrissant le ciel et l’humeur, elle noie littéralement le parisien et son journal dans le caniveau. D’ailleurs pourquoi en serait-il autrement puisque la présentatrice météo annonce, d’un air désolé, qu’avec la pluie c’est le mauvais temps sur Paris !

Mais il est dans Paris une fille que la pluie ravit. Pas seulement parce qu’elle fait des claquettes sur le zinc des toits, pas seulement parce qu’elle berce la nuit sous la couverture d’un son uni, pas seulement parce qu’elle lave les yeux du ciel et les semelles de la ville.

D’autres, d’ailleurs, l’ont bien compris. Ils sortent et accrochent à la poignée de la porte, tel un chien à sa niche, le ficus décharné et gris de poussière qui ne verdit plus leur intérieur, pour lui offrir sans effort un vigoureux shampoing d’extérieur.

Tombe la pluie et la jardinière sourit. La pluie lave puis réhydrate les peaux végétales. Pas comme une crème de jour, mais via la sève brute qui monte depuis les racines. La pluie rétablit d’abord l’humidité qui permet à la terre d’ouvrir ses pores comme une éponge. Mais l’averse est trompeuse : comme le passant qui trouvera l’abri sous le tilleul restera au sec, la terre, sous le couvert végétal de la plante qui l’habite, aura pourtant encore la pépie sans l’intervention complémentaire du jardinier. Que de fois n’ai-je entendu : il pleut, pas besoin d’arroser !

De toutes les pluies, la pluie d’orage est la plus miraculeuse. Dans une atmosphère asséchée elle rafraichit, elle fait ployer puis reluire les surfaces végétales, telle la cire O’Cedar. Mais serait-ce l’effet loupe à travers les gouttes de pluie ? Peu de temps après, les feuilles semblent avoir pris deux tailles, la palette de leurs verts est rayonnante. Les chevelures gonflent d’un volume resplendissant comme si elles avaient bénéficié des meilleurs produits d’une réclame L’Oréal. Pourtant le précieux onguent qu’elles reçoivent n’est autre que l’eau du ciel.

microphylla_AV

Mais une certaine eau, un certain ciel : le ciel d’orage, d’humeur électrique, est chargé d’oxyde d’azote qui retombe au sol avec les pluies. C’est à cette unique occasion que les plantes ont la capacité d’absorber directement l’azote provenant du ciel.*

Ce serait la raison pour laquelle cette pluie-là, quand elle surgit, transmet au végétal, même hors saison (celle du printemps vigoureux) et à toute heure de sa vie, une étonnante énergie interne de croissance. C’est sans doute le sens de la viridité qu’exprimait intuitivement la grande mystique et visionnaire Hildegarde Von Bingen au XIIème siècle, reliant la puissance de vie des hommes comme celle des végétaux aux énergies invisibles du cosmos.

Dans le passage, la pluie a cessé. La lumière délavée donne sa pureté dans les larges feuilles découpées de l’acanthe, les petites feuilles-gouttes buissonnantes des sauges microphylla. Elle fait jaillir les fleurs retardataires. Elle enlumine le jardin, dans une clarté exceptionnelle.

salvia uliginosa

Jeune salvia uliginosa

 

Ce matin, le soleil se renvoie dans les feuilles mates du zinc de Paris, tapant au carreau de ma fenêtre…

Tombe la pluie et la jardinière sourit. La pluie profite aussi à sa propre viridité.

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* Les deux autres processus de fixation de l’azote procèdent de l’intervention de bactéries qui décomposent les matières organiques en les transformant en nitrates assimilables par les racines ou par l’intervention de bactéries associées aux légumineuses, ces fameuses plantes dites « engrais verts » bénéfiques au potager.

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Greffe végétale sur la ville

bosquets_mai2017Au plus fort du printemps trop estival, la carrure minérale du passage a fondu, habillée du vert touffu des matières végétales. Le vert domine le gris dans la gamme des couleurs principales. La greffe végétale tentée à l’automne 2012 dans le passage montre des signes encourageants : les habitants nomment maintenant « jardin » cette tentative de nature sur les pavés.

Vert vigoureux de printemps, celui de la pousse fraîche en croissance.
Une couleur, mais tant de carnations : vert fenouil, vert tomate, vert sauge officinale ou sauge ananas, vert pomme, vert nénuphar, vert fougère, vert ginkgo, vert charme, vert olive, vert d’eau, vert luisant, vert lavande, vert argenté, vert verveine, vert framboise, vert groseille, vert rainette…. Tant de variations contenues dans le tout petit mot « vert ». Tant de nuances de vert, encore décuplées par les formes des feuilles, leur inclinaison à se mouvoir dans l’air, les nervures qui les irriguent, l’épaisseur de leur tissu et sa transparence à la lumière, les fragrances qui s’en émanent et donnent goût et odeur à la couleur. Vert est tout sauf un aplat de couleur. Vert contient en lui même tout un monde, tout le monde végétal. Le vert de vie est dans le passage !

nuances de vert 2

La greffe végétale prend, elle transforme la pierre et les hommes. Elle irrigue d’une énergie nouvelle le lit du passage.

A la nuit tombée, souffle dans le lit du passage pavé une haleine fraiche et chlorophylle pendant que, sur la rue, la ville est encore chaude. Brille le ruisseau de l’eau vive débordante des jardinières assouvies. S’enfuient les cloportes, ouvriers du sol, surpris par la montée des eaux. Se répandent des bouquets d’érigerons entre les pavés. Repose le dernier soupir des pétales inanimés, éphémères natures mortes. Gisent les coriaces charançons vaincus d’un coup de semelle jardinière, mauvais souvenir avalé par les fourmis, qui reviendra demain. Signes de vie.

Dans le lit du passage coulent des bonsoirs, des attentions, des soirées improvisées. Au commencement est souvent un arrêt : autour d’un vert tendre et rond, de l’origami d’une feuille, de l’inflorescence qui vient. Et on poursuit sur la vie. On rêve, insatiables, d’autres végétaux pour ici-bas et même un peu plus haut : car les fenêtres qui zieutent le passage, elles-aussi réclament maintenant leurs plantes. Levez les yeux : bleuets, tomates et même tournesol ont pris de l’altitude. C’était la 3è édition de Descends ta jardinière.

descends ta jardiniere_2017

3ème Descends ta jardinière, mai 2017

Pour faire corps avec le passage, le végétal a imposé naturellement ses priorités en trouvant des complicités : l’épaule d’une branche, la fraicheur d’une ombre, un barreau qui élève vers la liberté, l’attraction olfactive ou chromatique d’une compagne, les larves de coccinelle et d’autres affinités électives mystérieuses… De belles leçons de choses qui guident la jardinière pour aider à la prise de la greffe végétale. Funambule hors du sol, le jardin suspendu travaille en permanence son équilibre, sans l’ancrage nourricier avec la pleine terre et son accès naturel à l’eau. Et s’il comptait aussi sur ces accords d’un autre ordre : la musique des pianos et le regard des habitants. La musique : une ligne mélodique, un accord, une vibration, n’inviterait-elle pas à inspirer l’expressivité de ce corps végétal, lui qui se meut et sort de lui-même au moment du printemps? Le regard et l’attention : le végétal qui s’élève dans la lumière, ne serait-il pas sensible aussi à la lumière de notre regard ?

Il y a eu, il y a bien des échecs, mais pas de rejet de la greffe. Des erreurs de jardinière, quelques agressions humaines ou animales, des difficultés climatiques. Le végétal s’est installé en se confrontant à sa propre finitude, ses propres limites, déclenchant le moment venu des mécanismes de sauvegarde, de défense, pour que l’emporte la vie. La mort de certaines de ses cellules (dite mort cellulaire programmée), signe extérieur de faiblesse, d’appauvrissement, d’enlaidissement, de mort pour nos yeux d’humains est en fait une réaction de protection ou d’évolution : une vitalité face aux éléments extérieurs*. Ainsi l’arbre qui perd ses feuilles en été ne va pas mal, il fait tomber ses feuilles pour faire face à une sécheresse estivale, il préserve ses ressources vitales en réduisant ses surfaces d’échange et ses besoins en eau. Tout est question de regard.

« Et soudain il est traversé par l’idée d’un univers en expansion, en devenir perpétuel, un espace où la mort cellulaire serait l’opératrice des métamorphoses, où la mort travaillerait le vivant comme le silence travaille le bruit, le noir la lumière ou le statique le mobile…. » Réparer les vivants, de Maylis de Kerangal, Folio.

Même si elle reste sous perfusion d’eau, qui l’irrigue artificiellement comme dans une oasis en plein désert, la greffe végétale prend. J’ai l’espérance de croire qu’elle renforce et transforme aussi le système immunitaire du passage et de ses habitants vers une plus grande attention à la vie. Une greffe végétale pour réparer et révéler les vivants.

 

Descends ta jardinière 2017, étal de greffons (jeunes plants de Pépins production) pour les fenêtres du passage.

 

Ce texte est empli de l’épreuve de vie traversée par mon amie Violaine, qui a reçu une greffe de moelle osseuse lui offrant le formidable possible d’un nouvel épanouissement**. 

Ce texte est aussi un hommage imprévu au professeur Christian Cabrol, auteur de la première greffe de cœur qui s’est éteint vendredi 16 juin.

Pour approfondir…

*Pour approfondir les phénomènes d’apoptose : La Sculpture du vivant, le suicide cellulaire ou la mort créatrice, de Jean-Claude Ameisen, Points Sciences.

**Pour approfondir le don de moelle osseuse et aider aux traitements de leucémie :   https://www.dondemoelleosseuse.fr/