jardiniere de passage

De l'expérience d'un jardin dans un passage de Paris.


Poster un commentaire

Greffe végétale sur la ville

bosquets_mai2017Au plus fort du printemps trop estival, la carrure minérale du passage a fondu, habillée du vert touffu des matières végétales. Le vert domine le gris dans la gamme des couleurs principales. La greffe végétale tentée à l’automne 2012 dans le passage montre des signes encourageants : les habitants nomment maintenant « jardin » cette tentative de nature sur les pavés.

Vert vigoureux de printemps, celui de la pousse fraîche en croissance.
Une couleur, mais tant de carnations : vert fenouil, vert tomate, vert sauge officinale ou sauge ananas, vert pomme, vert nénuphar, vert fougère, vert ginkgo, vert charme, vert olive, vert d’eau, vert luisant, vert lavande, vert argenté, vert verveine, vert framboise, vert groseille, vert rainette…. Tant de variations contenues dans le tout petit mot « vert ». Tant de nuances de vert, encore décuplées par les formes des feuilles, leur inclinaison à se mouvoir dans l’air, les nervures qui les irriguent, l’épaisseur de leur tissu et sa transparence à la lumière, les fragrances qui s’en émanent et donnent goût et odeur à la couleur. Vert est tout sauf un aplat de couleur. Vert contient en lui même tout un monde, tout le monde végétal. Le vert de vie est dans le passage !

nuances de vert 2

La greffe végétale prend, elle transforme la pierre et les hommes. Elle irrigue d’une énergie nouvelle le lit du passage.

A la nuit tombée, souffle dans le lit du passage pavé une haleine fraiche et chlorophylle pendant que, sur la rue, la ville est encore chaude. Brille le ruisseau de l’eau vive débordante des jardinières assouvies. S’enfuient les cloportes, ouvriers du sol, surpris par la montée des eaux. Se répandent des bouquets d’érigerons entre les pavés. Repose le dernier soupir des pétales inanimés, éphémères natures mortes. Gisent les coriaces charançons vaincus d’un coup de semelle jardinière, mauvais souvenir avalé par les fourmis, qui reviendra demain. Signes de vie.

Dans le lit du passage coulent des bonsoirs, des attentions, des soirées improvisées. Au commencement est souvent un arrêt : autour d’un vert tendre et rond, de l’origami d’une feuille, de l’inflorescence qui vient. Et on poursuit sur la vie. On rêve, insatiables, d’autres végétaux pour ici-bas et même un peu plus haut : car les fenêtres qui zieutent le passage, elles-aussi réclament maintenant leurs plantes. Levez les yeux : bleuets, tomates et même tournesol ont pris de l’altitude. C’était la 3è édition de Descends ta jardinière.

descends ta jardiniere_2017

3ème Descends ta jardinière, mai 2017

Pour faire corps avec le passage, le végétal a imposé naturellement ses priorités en trouvant des complicités : l’épaule d’une branche, la fraicheur d’une ombre, un barreau qui élève vers la liberté, l’attraction olfactive ou chromatique d’une compagne, les larves de coccinelle et d’autres affinités électives mystérieuses… De belles leçons de choses qui guident la jardinière pour aider à la prise de la greffe végétale. Funambule hors du sol, le jardin suspendu travaille en permanence son équilibre, sans l’ancrage nourricier avec la pleine terre et son accès naturel à l’eau. Et s’il comptait aussi sur ces accords d’un autre ordre : la musique des pianos et le regard des habitants. La musique : une ligne mélodique, un accord, une vibration, n’inviterait-elle pas à inspirer l’expressivité de ce corps végétal, lui qui se meut et sort de lui-même au moment du printemps? Le regard et l’attention : le végétal qui s’élève dans la lumière, ne serait-il pas sensible aussi à la lumière de notre regard ?

Il y a eu, il y a bien des échecs, mais pas de rejet de la greffe. Des erreurs de jardinière, quelques agressions humaines ou animales, des difficultés climatiques. Le végétal s’est installé en se confrontant à sa propre finitude, ses propres limites, déclenchant le moment venu des mécanismes de sauvegarde, de défense, pour que l’emporte la vie. La mort de certaines de ses cellules (dite mort cellulaire programmée), signe extérieur de faiblesse, d’appauvrissement, d’enlaidissement, de mort pour nos yeux d’humains est en fait une réaction de protection ou d’évolution : une vitalité face aux éléments extérieurs*. Ainsi l’arbre qui perd ses feuilles en été ne va pas mal, il fait tomber ses feuilles pour faire face à une sécheresse estivale, il préserve ses ressources vitales en réduisant ses surfaces d’échange et ses besoins en eau. Tout est question de regard.

« Et soudain il est traversé par l’idée d’un univers en expansion, en devenir perpétuel, un espace où la mort cellulaire serait l’opératrice des métamorphoses, où la mort travaillerait le vivant comme le silence travaille le bruit, le noir la lumière ou le statique le mobile…. » Réparer les vivants, de Maylis de Kerangal, Folio.

Même si elle reste sous perfusion d’eau, qui l’irrigue artificiellement comme dans une oasis en plein désert, la greffe végétale prend. J’ai l’espérance de croire qu’elle renforce et transforme aussi le système immunitaire du passage et de ses habitants vers une plus grande attention à la vie. Une greffe végétale pour réparer et révéler les vivants.

 

Descends ta jardinière 2017, étal de greffons (jeunes plants de Pépins production) pour les fenêtres du passage.

 

Ce texte est empli de l’épreuve de vie traversée par mon amie Violaine, qui a reçu une greffe de moelle osseuse lui offrant le formidable possible d’un nouvel épanouissement**. 

Ce texte est aussi un hommage imprévu au professeur Christian Cabrol, auteur de la première greffe de cœur qui s’est éteint vendredi 16 juin.

Pour approfondir…

*Pour approfondir les phénomènes d’apoptose : La Sculpture du vivant, le suicide cellulaire ou la mort créatrice, de Jean-Claude Ameisen, Points Sciences.

**Pour approfondir le don de moelle osseuse et aider aux traitements de leucémie :   https://www.dondemoelleosseuse.fr/


2 Commentaires

Bernard Maris, cet économiste qui prenait la nature au sérieux.

Avec lui, dès potron-minet, on avait envie de s’intéresser à l’économie (7h50 le vendredi sur France Inter). Et pas seulement parce qu’il était un grand vulgarisateur de ses mécanismes. D’une voix joviale et enjouée, mais dissonante, il proposait aussi une autre vision réaliste de l’économie pour le développement de notre société. Mettant en évidence les travers du capitalisme sur l’homme. Repoussant la démesure de la consommation. Incluant la solidarité et la coopération, deux formes d’association très présentes dans la nature. Observateur de la nature et des mécanismes d’interaction des êtres vivants, au point d’en intégrer sa science, l’écologie, dans sa pensée économique.

Retranscription de quelques bribes de sa pensée, extraites de CO2 mon amour, France Inter, samedi 10 janvier 2014

« L’économie, c’est la science de l’utilité. L’écologie, c’est la connaissance de la beauté.
La profusion, c’est un mot interdit aux économistes. Nous, les économistes, nous sommes dans la rareté, dans la parcimonie, dans le calcul égoïste. Cette profusion et cette beauté, c’est le regard de l’écologie. Si j’avais un souhait à faire, ce serait d’offrir de la profusion aux économistes…. en autorisant les humains à accéder à cette profusion des étoiles, la nuit.

La concurrence libre et non faussée ne donne pas les bonnes solutions. Elle donne toujours les solutions les pires. On le voit tous les jours sur les marchés financiers. C’est toujours le mauvais qui reste et le bon qui disparait (on l’a vu au moment des subprimes). C’est un dogme pur, dont se sont emparés les économistes, les politiques, la commission européenne. Heureusement qu’il y a toujours quelqu’un qui coordonne, un coopérateur qui organise et qui fait qu’il y a une solidarité qui donne une solution bien meilleure que la concurrence libre et non faussée… Ce dogme nous fait faire les pires bêtises.

Nous avons un devoir moral vis à vis des animaux. Nous montrerons de plus en plus d’humanité  lorsque nous serons attentifs aux animaux. Il est inadmissible de faire souffrir les animaux. Prenez les poules, qui sont très intelligentes… On peut adopter des poules*, qui sont des animaux de compagnie merveilleux. Vous verrez l’affection que vous porteront les poules. Elles ont un humour presque aussi grand que les chats. »

Bernard Maris, universitaire, économiste, écrivain, chroniqueur
tué dans la tragédie du 7 janvier, dans les locaux de Charlie Hebdo.

je suis charlie 11 janvier_AV

Marche pour la République, Boulevard de Ménilmontant, 11 janvier 2014

*Mes voisins, déjà très ouverts, très participants, seront peut-être cette fois convaincus de l’utilité sociale, en plus qu’alimentaire, de l’élevage de quelques poulettes dans notre passage !  Axelle Verdier