jardiniere de passage

De l'expérience d'un jardin dans un passage de Paris.


1 commentaire

La merlette et le camélia

Feuillages meurtris, fripés, essorés, avachis et flasques, affaissés, tombants… les végétaux du passage se relèvent à peine de leur nouvelle grande expérience naturelle. De mémoire de plantes*, le ciel ne leur était encore jamais tombé sur la tête**. Mais c’était tout comme.

Ce matin de février, les membranes cellulaires végétales avaient été déboussolées : les feuilles encore étonnamment nombreuses pour la saison, n’avaient pas reçu la lumière attendue par leur cycle circadien. De plus, elles ne percevaient plus que très sourdement les vibrations extérieures, comme si la ville s’était éloignée. Peut-être était-ce le froid qui ralentissait la circulation des fluides et donc des sensations dans la paume des dernières feuilles. Mais il y avait autre chose. Les statures végétales s’étaient alourdies et voûtées. Elles semblaient avoir pris des décennies en une nuit.

Une pluie de coton glacé était descendue sans fin, s’épaississant durant la nuit.

Au début, la charge de ce corps étranger les épousa parfaitement en soulignant avantageusement leur profil. Puis cela tourna à la caricature, leurs postures étaient improbables, d’autres irrémédiablement figées, même. L’olivier avait entrepris malgré lui et sans entrainement préalable une figure yogi extrême, montrant une souplesse insoupçonnée de son tronc-tige arc-bouté, sa chevelure touchant presque le sol. A l’opposé, l’oranger du Mexique s’était révélé bien raide : ses ramures s’étaient ouvertes, ouvertes jusqu’à se briser. L’invincible euphorbe characias à l’armure robuste semblait vaincue avec ses goupillons de feuilles, à genoux devant le seigneur hiver. Le palmier chanvre était resté particulièrement stoïque face à la situation.

passage nordique_AV

Au milieu de ce silence blanc, battait la vie. Le camélia qui ployait comme les autres n’en offrait pas moins toute la vigueur de sa sexualité : depuis décembre, ses fleurs doubles rosées se pavanaient dans l’hiver. A cette heure hivernale, certes à deux pas de Pigalle et des froufrous du Moulin rouge, à quel insecte précoce pouvaient donc s’offrir ses titillants plumeaux d’étamines, qui l’entraineraient avec délices dans le panneau de la pollinisation ?

camelia enneige_AV

 

Le passage perdit son écharpe blanche. Maintenant, il neigeait des fleurs de camélia. Las! ce n’est pas que leur pistil ait reçu ce pollen qui les aurait fécondées, les flétrissant de leur inutilité. Non, les fleurs s’émouvaient et s’évanouissaient de l’effleurement d’un autre pollen, celui des flocons. De la déception de la disparition de la neige, restèrent les pétales de sa joie. Alors, on n’avait pas rêvé !

flocon de camelia

Dans l’accalmie, votre jardinière fit le tour des plantes. De mon sécateur, je taillai les branchages blessés, j’élaguai sans danger les membres des végétaux où la vie s’était retirée plus profond.

Quand, venant de l’ouest, une merlette descendit quasi à l’aplomb, se posant tel un vaisseau extraterrestre sur la charpentière d’un rosier, à deux pas du sécateur. Un oiseau avait trouvé, à la verticale de l’hiver, l’entrée du passage !

Jusque-là, les mésanges visitaient le rebord des jardinières d’altitude, mais ne plongeaient toujours pas dans la vallée encaissée. Seul leur chant printanier atteignait les pavés, ébranlés. Les martinets criaient haut dans le ciel, alors que leurs abris adaptés restaient inhabités (abris posés voilà 4 années). Les merles sifflaient de tout leur cœur sur le sommet des antennes dans la caresse du soleil du levant ou du couchant. Mais peut-être avaient-ils aussi jeté un œil en bas… C’est que le jardin était discrètement destiné à l’oiseau, aussi : en hiver, Leycesteria Formosa (arbre à faisan), Symphorine à perles blanches, Cotonéaster aux baies rouges… Ces plantes à baies, décoratives pour satisfaire le passant, mais destinées à la gourmandise de l’oiseau, les avait-il vraiment aperçues de si haut ?

Après sa descente quasi zénithale, la merlette s’était aventurée dans le passage en vol horizontal. Remontant la piste des chutes acérées de mes tailles de rosiers, je retrouvai l’oiseau. Paisiblement posée sur la malle, stable escabeau, la merlette tenait bien ferme en son bec une baie rouge charnue de cotonéaster. Obnubilé par cette manne, alourdi par son festin, l’oiseau n’avait cure de mes mouvements d’approche, aucune flatterie de corbeau ne lui aurait fait ouvrir le bec : il dépouillait méticuleusement les branches nourricières du buisson ardent. A la fin de la semaine, le cotonéaster avait été déchu de toutes ses décorations et retrouvait l’anonymat.

merlette a l oeil_AV

Puis la froidure s’abattit sans prévenir sur la ville. Et je me repassais la scène. Sans attendre les annonces de météo France, l’oiseau avait eu vent des grands froids. En dégustant les baies que l’arbuste avait conçues séduisantes et attractives, il assurait intuitivement sa propre subsistance… et rendait ingénument service à son généreux donateur : il allait semer ses graines enrobées dans ses fruits en se délestant de ses fientes. L’hiver, la vie battait discrètement son plein. En les écoutant bien, un camélia en fleur et une merlette affamée racontaient des histoires de graines.

Et déjà dans les rayons du soleil qui pointent vers le faîte des arbres de la ville, l’afflux de vie se devine par transparence au bout des branches…

 

merlette

 

*******
Notes:

*La mémoire des plantes….  : la famille des vivaces vivent plusieurs années, survivent à l’hiver et s’adaptent d’année en année par « l’expérience » emmagasinée. Et si la petite graine d’une plante annuelle (finissant sa course avec la montée en graine et le froid de l’hiver), qui contient dans ses téguments, ses réserves énergétiques, sa mémoire génétique, contenait elle aussi la mémoire de ceux qui l’ont cultivée, des intempéries auxquelles elle a su résister ? Il apparaît que les plantes allogames, issues d’une fécondation croisée (entre deux plantes parentes), sont chargées d’un potentiel de variabilité et de diversité. C’est en cela que leurs semences sont vivantes  : adaptables, résilientes….

** Le ciel leur est tombé sur la tête : si tant est que la plante ait une tête et qu’elle se trouve à son sommet, j’y reviendrai dans un prochain post…


Poster un commentaire

French cancans

Samedi dernier la douceur était dans l’air.

La cigogne blanche nageait une brasse paisible dans le bleu du ciel du Crotoy.

A son atterrissage dans la réserve naturelle, le butor étoilé hérissa tel un lion sa crinière de plumes avant de devenir roseau parmi les roseaux dorés sous le soleil d’hiver. Les plumes des phragmites brillaient ds la lumière du soir. Dans la roselière, qui du jonc, qui de l’oiseau ?

marquenterre3

Phragmites au Marquenterre

Samedi, il y avait foule aux étangs du Marquenterre.

C’était l’odeur de l’eau vive qui les avaient appelés. Vanneaux huppés, garrots à oeil d’or, canards siffleurs, ils savaient l’eau libérée de la glace. Ils avaient mystérieusement débarqué à tire-d’aile. Ils étaient là en nombre à se désaltérer et à se dire leurs cancans dans des aboiements, des klaxons et tintements ronds ou cristallins qui roulaient au milieu des jeux d’eaux. Une belle cacophonie de timbres. Chaque espèce avait sa voix sur la portée des ondes.

Photo publiée par le Parc du Marquenterre lors du comptage du we 28/29 janvier.

Et il y avait tant à cancaner pour les canards nordiques. Sur leur eau de repos, grande place publique, les oiseaux aquatiques n’en revenaient pas de ce qu’ils avaient vu en survolant le pays : en dessous, sur la terre, ça pataugeait beaucoup.

logo_can1Et l’un de leurs congénères en avait même rajouté en lançant un pavé dans la mare ! … Dans le milieu politique, les grands chefs de troupeaux perdaient pied. Le peuple en était déboussolé. Qui désigner pour ouvrir une nouvelle voie, pour tracer ce grand V d’oies sauvages dans le ciel ?

Ces nouvelles ne prêtaient pas à faire ricaner les canes. Et si ces troubles perturbaient leurs propres migrations ? Et si le mur annoncé au-delà de l’atlantique montait au-dessus du ciel ? Et si les oiseaux de passage étaient empêchés de poser leurs pattes sur le sol pour y trouver le repos ou y nidifier, comme ces humains venus d’orient ? Oh, il suffirait d’un simple demi-degré de plus pour perturber leur boussole biologique et les dérouter. On n’en n’était pas si loin.

Samedi dernier la douceur était dans l’air et pourtant ces nouvelles faisaient frissonner.
Empêcher l’oiseau d’aller plus haut…

Photo publiée par le Parc du Marquenterre lors du comptage du we 28/29 janvier.

Sur le Marquenterre, il restait encore un miroir gelé, mais en son centre, des brisures du verre teinté laissaient Mathilde, la grue cendrée blessée, se rêver dans le ciel.
Un petit morceau de ciel pour espérer y voir un signe.


Le cygne chanteur au bec jaune se lissait les plumes, non loin de là.

marquenterre5

****

Merci au guide nature du Parc qui prête volontiers ses yeux et ses jumelles, au naturaliste amateur qui partage ses découvertes, à la bouilloire de thé chaud sur le poêle du poste 6…


Poster un commentaire

Rencontre avec l’hévéa, l’arbre qui parle de la vie

A l’autre bout du monde, j’ai rencontré l’hévéa.

plantation2_av

Celui de l’Exposition coloniale d’Eric Orsena, de l’Amant de Marguerite Duras, d’Indochine de Régis Warnier… Celui qui fait rêver à l’Extrême Orient… Rencontre sensuelle de deux civilisations, rencontre érotique de deux amants dans un climat liquide, rencontre organique, main à écorce, de l’homme et de l’arbre.

Mais depuis que quelqu’un a découvert son secret (dès l’âge précolombien) et inventé les techniques modernes de son exploitation (Charles Goodyear en 1839), l’hévéa est un arbre mis en esclavage, avec la chaine collier autour de son cou, la saignée qu’il subit, parfois à différents points de son écorce en même temps. C’est aussi l’arbre pointé du doigt d’appauvrir la biodiversité à force d’avoir détrôné la grande variété végétale sacrifiée, à la place de laquelle s’ancrent désormais ses racines pour des profits économiques. Il a pourtant meilleure presse depuis qu’il commence à supplanter le teck dans la production de mobilier. La Thaïlande et la zone de Pukhet sont les territoires clefs de la production d’hévéa, qui fait aussi vivre beaucoup de petits producteurs.

Et puis je me suis approchée de l’hévéa. Arbre élancé sans épaisseur, futaie élevée et à clairevoie, feuilles trop inatteignables pour bénéficier de leur couvert, de leur tintement ds le vent.
Ce sont les marques sur son tronc quelconque qui m’ont touchées.
scarification2_av

Scarification sur une peau de bois, par le geste précis d’une gouge tranchante, une balafre creusée sur la demi lune du tronc. De la blessure, un sillon de vie qui s’écoule lentement et rythme le temps, marque le passé, intensifie le présent. L’hévéa est à fleur de peau. Une coupure, et son latex affleure. Son latex, c’est sa fleur (les autres, les botaniques, sont bien trop haut perchées). Dans le petit pot accroché en collier solitaire, le présent goutte en blanc. De la ligne d’écorce qui manque, sur le liber à nu, se mesure le passé qui prend de l’épaisseur de semaine en semaine, de balafre en balafre. Mais longtemps après, le passé se cicatrise, la mémoire se brouille et s’amalgame dans le présent qui reprend sa place en une nouvelle peau guérie, au grain plus épais. Une peau à nouveau fertile à d’autres expériences de vie. L’afflux du latex sera le fruit de sa réminiscence. S’il respecte le rythme de sa résilience naturelle, le travail du jardinier-exploitant pourra alors recommencer. L’hévéa nous parle de la vie.

Dans la plantation, l’histoire du travail d’extraction se lit à la verticale, au dégradé des peaux de bois sur les troncs debout, en couches archéologiques. Peut-être, le jardinier exploitant y relira-t-il aussi ses propres tranches de vie, prendra-t-il plaisir à y retrouver, au toucher, un événement précieux…

+++++
L’hévéa sous toutes les coutures

Botanique de l’hévéa
L’hévéa, Hevea brasiliensis originaire d’Amazonie (rapporté clandestinement du Brésil en Angleterre à la fin du XIXè avant d’être implanté au jardin botanique de Singapour), appartient à la famille des euphorbiacées qui se compose de près de 2000 espèces.  L’hévéa est de la même famille que ces euphorbes sauvages ou que l’on installe pour leur rusticité dans nos jardins (ex : euphorbe characias) et qui libèrent aussi ce liquide blanc toxique. Le latex est différent de la sève ; celle-ci assure la distribution de l’eau, des sels minéraux ou des sucres alors que le latex est plutôt impliqué dans les mécanismes naturels de défense de l’arbre. Il circule dans un réseau distinct de vaisseaux : les canaux laticifères. Comme la résine, il suinte lors d’une blessure de la plante et forme en séchant une barrière protectrice.

Culture de l’hévéa (informations recueillies auprès d’une famille de petits producteurs, dans la région de Pukhet) :
gouge_av

La gouge de l’hévéa

Dans la fraîcheur du petit matin, on trace avec la gouge un sillon par jour et le latex s’écoule pendant près de 3 heures. Il faut remplir 3 pots pour produire 1 kg de latex, qui sera vendu à la coopérative locale au prix actuel de 35 bath le kg (1 euro environ). 6 jours seront nécessaires pour produire un kilo de caoutchouc. On commence la saignée sur une demi face du tronc à une hauteur de 1,6m et on descend jusqu’en bas, on attaque ensuite l’autre face du tronc pour  laisser l’écorce cicatriser avant de recommencer. On lui accorde le repos en février lorsqu’il perd ses feuilles et pendant la saison des pluies, car l’eau viendrait diluer le breuvage. L’exploitation du latex commence quand l’arbre atteint ses 7 ans. A ses 25 ans, il est coupé pour faire des meubles.


Poster un commentaire

Un jour vient l’automne

lilas1_avUn jour vient l’automne, et d’un seul trait de couleur, tout le poids du labeur est allégé.

Dans le jardin du passage, le plus abaissé d’entre eux a envoyé un signe…. Exposé au centre de la place, le lilas des indes avait perdu l’attention des passants. Sa belle chevelure verte et gominée par les pluies de juin, pourtant sous surveillance, s’était mise en berne au beau milieu de l’été d’une soif indécelable, asséchée par la chaleur du soleil, les vents déshydratants.  Elle attirait même mesdames les mouches, messieurs les pucerons gloutons et les coccinelles asiatiques. L’arbuste s’était alors muré dans son silence à lui, son refus de fleurir, tombant dans l’oubli, dans l’indifférence des regards, même.

Et puis, un lundi d’octobre, il envoya un signe magnifique. Cela était venu d’un coup :  cherchait-il à attirer mon attention, à me faire lever à nouveau les yeux vers lui ?

Le lilas des indes avait déployé une parade inattendue, comme l’oiseau-lyre dévoile le revers de ses plumes cachées. L’arbuste s’était fait impressionniste, maître de couleurs bien juteuses : à la fois rouge grenade, cerise, orange carotte, mandarine, abricot. Dans la palette flamboyante de sa tignasse, restait pourtant une étonnante mèche verte. Effet de style ?… A la faveur d’un climat plus clément, la jeune tomate plantée à ses pieds, s’était finalement épanouie et hissée dans ses branches charpentières pour atteindre sa canopée.

Un jour vient l’automne, et, un seul trait de couleur, comme un merci adressé par la plante, donne à la jardinière le cœur de recommencer.

lilas2_av


Poster un commentaire

Revue des couleurs, 14 juillet 2016

Il y a foule pour la revue des troupes au passage, en ce jeudi 14 juillet.

Des spectateurs de tous horizons

vergerette1_AVDes centaines de petites têtes blanches coiffées en brosse sont aux premières loges. Les érigerons (dits vergerettes ou pâquerettes des murailles), qui n’ont cure de la dureté du pavé, du soleil brûlant ou des fortes pluies, se pressent depuis l’aube contre les barrières pour assister au spectacle.

Les capucines ont prévu le coup, avec un peu d’avance, elles ont pris de la hauteur. Mais pas autant que ce grand gars de la campagne (un nouveau), le bouillon-blanc (dit molène ou oreille de loup). De son long épi jaune, il fait de l’ombre au pommier Akane (qui n’a certes pas réussi sa première pomme). Il a pourtant bien failli prendre un bouillon. Ce grand échalas s’est déséquilibré et, oscillant vers la mare, a finalement penché pour l’oranger du Mexique qui l’a réceptionné. Maintenant il est confortablement installé. D’autres grandes tiges, même éloignées, sont aussi bien pourvues : du haut de leurs deux mètres, les roses trémières apportent, par leurs nouvelles appliques vieux rose, un doux éclairage au passage et un coup de projecteur à l’événement. Ces bisannuelles ont fini par prendre racine et donner leur lumière depuis le fameux jour des boulettes (vous souvenez-vous, amis lecteurs) ? Elles se sont poudrées le nez pour les festivités. La vibration du défilé a fait trembler leur pistil.

Au ras du sol, la lamiacée lutin jette un oeil furtif avant de s’éclipser, apeuré par l’imperceptible vol de la chrysope verte.

Un jardin aux couleurs nationales

delphinium_AVBleu. Le delphinium fraichement débarqué du Morvan s’est couvert de son feutre bleu gentiane, pointe plissée et large bord. Les fleurs de bourrache baissent délicatement leur corolle étoilée en signe de respect. Leur pelisse argentée brille dans le soleil. Le buisson de nigelles fait double effet : de loin, brume romantique et vaporeuse ; de près, fleur-bijou pleine de grâce dans le port de son diadème bleu porcelaine, sophistiquée même, corsetée dans son costume très structuré. La sauge macrophylla a lâché sa nuée de papillons de nuit, pour accompagner le cortège.

 

nenuphar1_AVBlanc. Sous l’ombrelle des jeunes frères marronniers, un moucharabié de verdure protège une zone sensible… Derrière les prêles, les épiaires des bois, le cerfeuil qui a laissé filer ses feuilles pour des ombelles blanches, à travers la résille dentelée de la sauge de Nama (salvia namaensis), bien camouflé entre deux grosses feuilles rondes cirées flottant à la surface de l’eau, se dévoile un végétal de pureté : le nénuphar blanc. Le discret bouton, du fond de la grande bassine en zinc gorgée d’eau de pluie, prenait de jour en jour de l’épaisseur et s’élevait vers la surface. Au début de juillet, plus longuement que d’habitude, s’installa la chaleur du soleil qui darda ses rayons sur lui, comme une baguette magique.

monarde_AVRouge. Tel un gallinacé de haut rang, la monarde semble prête au combat et à défendre son territoire nouvellement reçu. Dans sa tenue d’apparat à la collerette poudrée, elle entamerait volontiers la Marseillaise de Berlioz, dans les froufrous de ses feuilles mentholées.

 

De toutes, c’est l’anémone de Caen qui incarne pleinement, par sa carnation, la cocarde tricolore  (cf. médaillons de Une).

 

 

 

Blessures de guerre 

blessure1_AVAnciennes combattantes, contre quel adversaire, pour quel motif ? Le long de la promenade, des tissus de chlorophylle blessés, éventrés, criblés, mais vivants. Dans le silence des nuits humides, l’ennemi fait son office, défigurant le territoire végétal démuni. Seule la ronde de nuit d’une main jardinière vive et tenace détroussera le fourbe charançon coriace, la jeune limace attendrissante, l’escargot baveux. Un combat infini.
Pendant l’écriture de ces lignes, retentit l’alarme radiophonique d’un flash spécial, ce 14 juillet avant minuit, comme une sonnerie aux morts qui fait frissonner. Dérisoires blessures végétales face au carnage de la chair. Visage de la feuille France transpercé maintenant en trois points d’un ennemi qui semble insaisissable, intarissable, imprévisible.

 

 

Mais, au fait, quelle était la revue du jour ?

Je pose mon arrosoir. Je regarde devant moi, ils sont déjà partis. Je me retourne et j’aperçois peut-être un retardataire : funambule sur sa ligne continue, un escargot s’applique à garder son rang, mû par le fluide invisible de l’eau.

….

retardataire_AV

Un retardataire : l’escargot épargné…

 

 

Revue des troupes, 14 juillet 2016…


Poster un commentaire

Il était un jeune loup…

Lors de l’un de mes affûts végétaux,

Sous la voûte étoilée d’un oxalis papillon
papillon de nuit2_AV

J’ai vu ce jeune loup fou, plein d’appétence pour la vie,
chevreloup_AV

échappé de sa meute tirant derrière elle le traîneau de printemps.
meute_AV

Le chèvrefeuille se pourlèche les babines pour les belles plantes juvéniles et craquantes qui affirment leur profil… Elles le feraient bien devenir vraiment chèvre.

Gracieux thalictrum. Son allure est sans doute la plus romantique d’entre-toutes. Pas pulpeuse, non. Taille fine et élancée. Discrète, peut-être parce qu’elle pousse dans l’ombre et charmante dans son épanouissement organique, depuis l’aisselle des feuilles de sa tige. Une silhouette pleine de fraîcheur : vaporeuses, les feuilles, comme plus tard aussi son brouillard de petites fleurs douces et rondes qui exploseront de la jeune grappe émergente.

 

Aperçue pour la première année dans le passage, l’aegopodium podagraria a longtemps voulu se faire prendre pour une autre, sa jeune inflorescence bien calée dans les larges feuilles de l’anémone du japon. Elle se cherchait peut-être une personnalité sophistiquée, originale, cette ombellifère dite commune. De bonnes averses orageuses ont eu raison de son travestissement. Malgré elle, son cou s’est allongé et les baleines de son ombrelle de dentelle délicate se sont ouvertes. Voilà l’herbe des goutteux démasquée, elle n’a plus les moyens de se cacher. Elle en aurait d’ailleurs bien tord, elle qui devait posséder des qualités thérapeutiques pour soigner la goutte et qui se révèle un des meilleurs légumes sauvages (d’après l’éthnobotaniste François Couplan). Le jeune loup chèvrefeuille  pourrait même contenir ses ardeurs en y reconnaissant l’une de ses congénères : aegopodium vient du grec aix, chèvre….

Egopode des goutteux_AV

Egopode des goutteux

 

La crosse florale de la première phacélie à feuille de tanaisie s’est déroulée. Sa tête lavande dotée de multiples antennes (les organes de la fleur) semble entièrement aux prises avec le monde. Et ce n’est pas qu’une impression : la phacélie ne joue pas avec ses apparences. Engrais vert enrichissant le sol à l’automne, elle est surtout nectarifère et sait aussi attirer les insectes qui se délecteront des pucerons alentours. Et il y a du travail cette année ! Une seule tête n’y suffira pas. J’attends l’éclosion des autres fleurs au pied du pommier pour un effet champ lavande en plein Paris. Car avant toutes ces qualités, c’est la beauté de la surface bleutée dans le Parc des Beaumont des Hauts de Montreuil, semée par le Sens de l’humus en 2015, qui m’a inspiré cette nouvelle plantation.

 

Mais le jeune loup fou s’est trouvé un rival qui a sorti ses crocs matures avant lui. Pas pour une tendre fleur, mais pour un bois bien ferme. La jardinière a dû user à regret du tranchant de son coupe-branche pour démembrer l’acer palmatum si graphique et aérien qui offre au bout du long passage sa respiration verticale. Mourante, une de ses branches charpentières n’avait pas laissé s’ouvrir les jeunes bourgeons formés dès la fin de l’automne. La ligne de vie stoppée gisait à l’horizontale dans ma main. Je me retins à temps d’y planter les crocs de mon outil pour la réduire en fagot. Et la belle branche ramifiée trouva in extremis une nouvelle place dans le jardin. …Toujours prendre du recul avait martelé le professeur de taille de l’Ecole du Breuil. Il s’agissait alors de porter le regard sur le sujet vivant. Dans ma main, le beau morceau de vie passée avait su capter mon regard.

croc metallique_AV

 

 

 

 


Poster un commentaire

Sous la marquise

pluie sur la mareSous la marquise, je regarde la pluie qui tombe à gros points fermés, à point nommé.
Le plaisir du jardinier. Les arrosoirs sont au repos. La pluie délasse les jeunes chevelures assoiffées avant de les gargariser. Effet volume garanti. Il était temps. Les premiers jours de mai, secs, doux et ventés avaient déjà épuisé les réserves d’eau au pied des plantes en bac. Et la grande poussée végétale s’était, un jour, trouvée empêchée d’avancer. Elle avait commencé à se flétrir comme une vieille dame avant même d’avoir goûté sa jeunesse. Avaient suivi de grands bains d’eau de Paris à l’huile de coude.

fleur larme man ray

Fleur d’Akane  à la Man Ray

La pluie a cessé.
Akane, le pommier, a dû pleurer pendant la pluie. Sans doute pour que sa tristesse reste discrète. Pourtant de belles larmes blanches trahissent sa peine, recueillie par les feuilles de l’oranger du Mexique compatissant qui, de quelques jours son ainé, avait déjà connu l’envolée de ses fleurs odorantes. Car le cadeau de ce printemps, c’est qu’Akane, le pommier, a donné ses premières fleurs ! Discrets boutons roses camouflés dans leur enveloppe verte devenant lumineux pétales blancs aux étamines fardées qui font penser aux yeux de « Larmes » de Man Ray. Promesses de pommes. Une nouvelle aventure de jardinier….

 

larmes Akane

Consolations

Je suis des yeux la chute des larmes blanches d’Akane qui jonchent aussi le pavé et flottent encore quelques instants dans la bassine en zinc avant de sombrer. La tristesse passagère m’aurait aussi emportée, si un léger mouvement d’eau n’avait attiré mon attention.

 

Au beau milieu de la mare, se tient une petite coquille à antennes juchée sur la première feuille ronde et tremblante du jeune nénuphar. Une barque cuivrée, précieux camouflage. Voyageur piégé par la montée des eaux ou par la gourmandise ?  Piégé ? je m’installe dedans la bassine et je regarde. Le jeune escargot, funambule sur le fil de la membrane végétale, avance gaillardement, mû par le parfum frais de la chlorophylle mouillée. Bien agrippé de toute sa bave, il emporte avec lui, dans son mouvement, la feuille qui le soutient en direction de la rive. Le jeune escargot retient au passage que la feuille de nénuphar est décidément une bouée bien pratique, avec ses longues tiges aquatiques reliées à son rhizome ancre, comme une longue laisse qui donne du mou. Terre ! terre ! Les antennes en éveil, il faillit de faiblir devant la tentation d’un plumeau croquant. il détourne le cou et poursuit sa route. Là bas, une étroite passerelle lui tend la perche… Attendrie, la jardinière ferme les yeux sur la suite de sa course. Celui-ci ne rejoindra pas ses congénères imprudents, là-bas, dans le buisson de lierre du terrain vague.

 Le voyage de l’escargot
(surpris à la tombée du jour dans sa route
par l’appareil photo d’un mobile, piètre qualité).


Poster un commentaire

Trilogie dans un jardin. 1. Préparer

15 avril 2016. Et voilà, je suis prête. Mais est-on jamais assez prêt pour honorer le nouveau cycle de vie qui s’ouvre ?

D’abord préparer et panser, avant d’accueillir.

Petit retour en arrière.
A l’automne, j’ai remercié la terre, flétrie et tannée de tant de chaleur et de sollicitations, en l’abreuvant du jus noir du lombricomposteur. Corsetée dans les auges en pierre, la terre du passage doit bien être aidée à se régénérer.

coquelicots saint denis_AV

Champ de coquelicots, Saint Denis, 28 novembre 2015

Au même moment, d’autres plaies, elles très vives, se pansaient par l’hommage rendu aux Invalides aux victimes du 13 novembre, tandis les représentants des communautés religieuses du monde (chrétiens, musulmans, bouddhistes, hindouistes..) se rassemblaient dans la basilique Saint Denis pour mieux porter, dans la force de leur spiritualité rassemblée, les négociations de la COP 21. L’installation du champ de coquelicots devant la basilique (projet participatif artistique autour de la récupération avec 2degrés dans le cadre de Art COP21) avait une résonance poignante. Les coquelicots, plantes messicoles qui sortent de terre lorsqu’elle a été remuée, aussi associés à la mémoire des soldats de la première guerre disparus dans la terre remuée de la Somme, offraient leur rouge ambivalent, celui de la blessure et de la fête.

 

J’ai laissé intacts, jusqu’après la fête de la Saint Nicolas (l’occasion du rituel bon vin chaud dans le passage), les végétaux moins vigoureux mais encore animés, qui vêtaient les façades et les grilles, avant de me rendre à l’évidence : le vert s’était terni, les longues tiges devenaient de lâches ficelles… Finalement la vie se retirait ou se mettait en dormance. Il fallut se résoudre à taillader la toile du tableau 2015.

Alors, ôter les feuilles mortes et les tiges mourantes des annuelles (courges, tomates…), et les déposer en offrande nourricière (sans les malades), en place du pied qui les avait portées.

Alléger, éclaircir aussi certains arbustes, sans les défigurer, dans une taille de transparence, après avoir lu et relu « La taille raisonnée des arbustes d’ornement » de Pascal Prieur et suivi le cours public de la taille des arbustes d’ornement à l’Ecole du Breuil. Surtout, opérer branche après branche et, pour chaque geste de taille, prendre du recul, regarder la silhouette de la plante, son équilibre.

Puis pelotonner les pieds contre les engelures, dans une belle couverture d’hiver de paille lumineuse (je vous en ai déjà parlé). Moi, rien qu’à la regarder tous les jours, elle me réchauffait, cette paille ! Les bacs du passage ressemblaient maintenant aux crèches des étables.

taille fruitier palissé_AV

Observation d’un fruitier palissé avant taille, clos de Patrick Fontaine, Montreuil

Ce n’est que fin février que j’ai timidement attaqué la taille de mes jeunes fruitiers, les deux pommiers et les pieds de vigne, après avoir lu et relu et comparé le « Manuel de taille douce » d’Alain Pontoppidan et « L’art de tailler les arbres et les plantes » de Georges Truffaut et Pierre Hampe … et après avoir rendu ma visite biennale à Patrick Fontaine, qui partage insatiablement sa pratique de la taille des fruitiers palissés de son clos des murs à pêches de l’impasse Gobetue à Montreuil. Derrière la taille, c’est en fait au fonctionnement des énergies internes de l’arbre auxquelles je me familiarise.

J’aime le port naturel de l’arbre, alors je fais à mon idée, riche de toutes ces pistes.

C’est à ce moment-là aussi que j’ai charpenté et taillé les rosiers sur leurs grilles porteuses. J’ai enfin étêté les vieilles fleurs des clématites devenues plumeaux, pour mettre un peu d’ordre dans l’enchevêtrement des tiges ligneuses éteintes en apparence, sans savoir lesquelles tailler. Le lilas des Indes fut le dernier à subir sa coupe annuelle. Couper tard, juste avant la repousse, pour laisser l’arbuste à l’écorce cannelle le moins longtemps tête nue, ce qui jetait alors un froid dans le passage.

Malgré ces étapes, à la fin de l’hiver, le passage-jardin baignait encore dans un halo vert, qui se relança même, dans la douceur, jusqu’au coup d’arrêt de la fin janvier. Certaines plantes caduques portaient toujours leurs feuilles (akébia, fuchsia, salvia amistad, rosiers, cerfeuil). Les betteraves et les blettes à carde jaune étaient resplendissantes. Au milieu d’elles, le camélia, de ses intarissables pompons roses, fut la curiosité de presque deux saisons.

Une jeune hellébore resta en son unique bouton qui bouda tout l’hiver. Une contrariété ? Dans le même environnement proche se tenait la sauge ananas qui avait peiné tout l’été. Je plongeai dans leur sol, et, sous les profondeurs, nichées dans les racines, je découvris une myriade de grasses larves blanches de charançon qui paissaient sans effort. Je dus renoncer à épouiller les cheveux racinaires, la terre. Il fallut renouveler tout le substrat, dénuder les racines épuisées puis les praliner et leur donner une nouvelle chance…

Fin de l’hiver. Fin de la préparation.

proteger la terre_AV

Veillée pour la terre, 11 décembre 2015, rue de Vaugirard


1 commentaire

Le bon temps du printemps

jeune gingko_AV

Renaissance

Promenade de printemps au passage…

Le bourgeon est le pinceau de son devenir.

Délicat déploiement de feuilles, origami minutieux à rebours. Qui a si savamment et finement plié, en ces minuscules bourses, le grand costume végétal qui va pousser, s’étirer, s’ébattre au grand air, le tissu encore tout fraîchement repassé ?

Les feuilles de charme (Carpinus) ouvrent leurs ailes comme de jeunes oiseaux qui s’exercent au vol. Il leur faudra attendre l’automne.

Le bourgeon apical des deux petits marronniers (Aesculus hippocastanum), fils d’une araignée ? D’abord pris dans sa gaze de nouveau-né comme une camisole de fils de soie, il est ainsi gardé bien entier jusqu’au moment de son émancipation. C’est en ombrelle qu’il s’ouvre alors.

En avril, la consoude (Symphitum) déploie tous ses charmes, comme pour attirer l’attention et dire quelque chose. Consoude bleue, consoude rose : avril donne le ton. Grappes de petites corolles fixées sous leur feuille, en boucles d’oreilles à croquer. Couleur fruit des bois. Framboise, virant bleu puis blanc. Myrtille, virant framboise. Bleu, blanc, rose. La consoude, de ses couleurs patriotiques, lance peut-être un appel : elle invite à la consolidation des fractures, qu’elle a le pouvoir d’accélérer. Le corps social a aussi le droit d’être pansé. Un bourdon ne demande pas son reste et vient téter le nectar.

La discrète jacinthe des bois (Hyacinthoide non-scripta) bleu mauve découvre craintivement un œil après l’autre sur le monde, puis un autre et encore un autre. Elle prend doucement de la hauteur et vient chercher, avec la souplesse d’un chat, l’affection de la fine branche souple de l’érable du japon (Acer palmatum) à la ramure rose et au plumage vert frais. Ils vont bien ensemble. Cela va-t-il durer ?

Au printemps, le vert est marqueur du temps qui passe. Au début du printemps, sur la ligne de vie d’un végétal au feuillage persistant, le passé et le présent avançant se donnent à voir ensemble, en un même moment. Ainsi, sur le lierre (Hedera) : en arrière-plan des feuilles aînées vert sombre de l’année écoulée viennent des feuilles fraiches et brillantes. Le vert s’exhale dans une incroyable gamme chromatique. C’est ainsi que j’ai commencé à apprécier les végétaux persistants, qui ne sont pas que le fond immobile d’un décor.

Tant de nuances de vert…les formes, les tons, les textures associées multiplient encore le champ infini de ses nuances.

A la fin de l’hiver, des créatures de la forêt ont rejoint les zones ombrées du passage. Elles se terraient jusque là. A la faveur du printemps, dans un fragile numéro de funambule, elles ont montré discrètement leur drôle de chapeau, les  fleurs des elfes (Epimedium). Ce seront elles qui porteront désormais le mystère des malices inexpliquées dans le jardin du passage.

 

 


2 Commentaires

Des provisions de vie nouvelle

Provisions de vie nouvelle

Provisions de vie nouvelle

Il est de ces dimanches d’hiver
Où l’hirondelle jardinière qui aspire à toujours mettre le bec dehors
N’a pas l’énergie de déployer ses ailes.

Tout au fond de mon logis, à la chaleur d’une bougie, autour d’un pot de miel et d’une tisane fumante de thym sauvage, j’ouvre mon coffre à trésors et je rassemble mes provisions glanées l’an écoulé au fil de mes balades aux champs ou à la ville. Des provisions de vie nouvelle à offrir au jardin.

provisions de vie1_AV

Grand déballage des trésors

Des enveloppes bien disparates et souvent improvisées pour conserver mes récoltes : des bocaux transparents, vide-poches d’après la marche, un sac congélation noué, un gant de plastique aux cinq doigts bien g(r)ainés. Une enveloppe façonnée en origami, une feuille de carnet envolée aux rebords vivement repliés, des morceaux de Monde froissés. Des pliages somme toute pas très académiques, mais il faut que tout converge et roule vers un centre, vers un creux qui conserve les pépites de vie dormante. Alors que les plantes développent de véritables coffres-forts éphémères pour protéger leur embryon de vie, mes téguments* n’ont rien de bien protecteur…

Je déploie délicatement les pochettes-surprises : des poussières de fleurs séchées, un amas de billes, des capsules spatiales sans pétales. Des graines à y reconnaître, images sans étiquettes. On fait un peu trop confiance à la mémoire…

A défaut d’être ordonnée, il va me falloir laisser parler l’imprimé de l’emballage, sortir une loupe et convoquer les souvenirs de mes promenades.
Le Monde, 2 mai 2015, « la crise de la citoyenneté est encore plus grave que celle de l’euro » : les pétales dépigmentés du bleuet (Centaurée des champs) gisent en couronne sur le tableau d’une Europe étoilée elle aussi bien délavée. Ses minuscules graines sont-elles encore viables ?
Tract, visite de jardin et troc de plantes, 6 juin, sentier des jasmins, fond de l’impasse, Montreuil : comme des hottes remplies de petits berlingots noirs un peu trop râpeux pour la langue, les capsules figées de la nielle des blés (Agrostemma githago), messicole** raréfiée, contiennent en elles tout ce beau jardin privé mais partageur de Montreuil qui fait porte ouverte tous les ans.
Le Monde, 29 septembre 2015, « la diesélisation du parc automobile européen » : le concombre sauvage (Echinocystis lobata) bien protégé dans sa baudruche survivra-t-il aux particules du diesel ?
Le Monde, sans date : «le regard rock d’Anton Corbijn » saura-t-il casser le mystère des petits cailloux de graines noires non identifiées ?
Le Monde, sans date : « Mon père testait sur moi des livres comme Les Trois Brigands, de Tomi Ungerer, ou Max et les Maximonstres, de Maurice Sendak. J’ai été le premier lecteur de ces albums ». Entre les graines-cils épais des cosmos sulfureux (Cosmos sulphureus) dignes de Betty Boop, je jette un œil curieux sur le portrait de Louis Delas, directeur de la maison d’édition jeunesse de l’Ecole de Loisirs.
Tiens… une seule petite enveloppe soigneusement pliée par une main organisée, étiquète du mois de juillet 2015 mes grains de mufliers jaunes du lumineux bouquet de plein champ acheté sur le marché bio des Batignolles… Je reconnais le réflexe rigoureux d’Amélie pour la conservation des graines (une qualité pour notre première pépinière de quartier de Pépins production qui a bien germé et sur laquelle je reviendrai).

Au fond de leurs contenants transparents, les autres trésors me parlent bien :
Les nigelles Melunaises s’ébattent au milieu du matelas de paillettes végétales de leurs défuntes mères porteuses. On pourrait aussi bien croire que des souris y ont soulagé leur séant. Ces graines noires aromatiques sont reconnues au Maroc pour leurs vertus respiratoires. A humer dans un mouchoir sans modération.
Les soucis jaune citron (Calendula) récoltés sous le ciel sombre et humide d’une rue d’Ault sont recroquevillés comme des petits hérissons endormis… Du souci, on se crèmera volontiers le visage, sans risquer rides et crevasses : le baume est réalisé à partir des pétales et non des graines.
Depuis les prairies chlorophylles et iodées dominant la mer, les petits fruits épineux de la carotte sauvage (Daucus carotta) bien serrés entre les baleines de son ombelle n’ont pas eu le temps de s’agripper sur la toison des animaux.
La gaine de la berce commune (Heracleum sphondylium), mellifère blanche brodant le bord des routes n’est pas agressive : sa capsule de papier se laisse doucement bercer par le vent pour se poser plus loin. Mais, gare… une trop longue caresse à la belle plante à maturité pourrait bien se transformer en brûlure.

 

Autant de plantes, autant de créativité dans les formes et les textures de ces graines bijoux qui ont inspiré les artistes du biomorphisme : cil, capsule de papier, hérisson, baudruche, gousse épineuse. Une créativité qui n’est pas seulement belle et étonnante et harmonieuse pour elle-même, mais qui porte une fonction essentielle, celle d’assurer la survie de la plante et sa dissémination pour faciliter son transport naturel par l’eau, le vent, les animaux. Et quand l’homme s’en mêle, ça marche aussi ?

Tout au fond de mon logis, à la chaleur de la bougie presque éteinte, je referme précieusement mes sachets de vie glanée. Demain il sera temps de disperser les trésors de l’année passée dans la terre du jardin pour les offrir à son devenir. Alors je me ferai laine du mouton, souffle du vent ou de la vache, goutte de pluie, patte d’oiseau, pour donner toute sa chance à la vie végétale. On verra bien ce qui va pousser, on verra bien ce que sera demain.

Et pour ceux que souci, nielle des prés, vipérine, berce commune, carotte sauvage, nigelle, phacélie ne disent trop rien, patience : ne cédez pas à la tentation de la connaissance immédiate, espérez comme moi ce que la graine va révéler. Je promets de vous le conter.

 

 

 

*tégument : du latin tegumentum, ce qui enveloppe, ce qui couvre. Tissu qui enveloppe la graine.
** messicole : étymologiquement, plante habitant les moissons.