jardiniere de passage

De l'expérience d'un jardin dans un passage de Paris.


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Y aura-t-il des pommes à Noël ?

Il était Akane, le petit pommier. C’était son troisième printemps. Il était prêt : de sa posture naturelle, un beau port de danseur immobile, il accueillait maintenant franchement la lumière à branches grandes ouvertes.

Ses premiers bourgeons floraux apparurent quelques jours après l’équinoxe de mars.
Boutons potelés, à la peau de nourrisson, roses de la timidité de se montrer au monde.
Le 12 avril, à la chaleur d’un printemps étonnant, une vingtaine de petits bouquets de fleurs blanches ornaient le jeune arbre à chacune de ses extrémités. Bijoux de papier délicatement fripés. Frêle Akane, maintes fois couronné, roi du jardin printanier. Au cœur du passage, Akane le petit pommier n’avait rien à envier au célèbre cerisier !

boutons roses

Mais… qui l’avait vraiment distingué parmi la lumineuse constellation des étoiles blanches et odorantes de l’oranger du Mexique, épanoui à ses pieds ?
Planté là, ce dernier devait, de ses feuilles persistantes, habiller pendant l’hiver le fruitier, alors tout dénudé. Puis, Akane le petit pommier se couvrirait et raviverait le passage de sa floraison précoce. Mais… voilà que de ses éphémères attributs, l’oranger du Mexique était entré en rivalité : tous deux fleurissaient de blanc en même temps ! La jardinière en avait le secret regret ….

Le 20 avril, les pétales du pommier avaient soupiré. Les étamines encore debout attendaient fièrement la fin. Pour quelle faim ?

soupirs

Laquelle des fleurs aura été assez séduisante, pour aider à renforcer le petit pédoncule porteur de rondeur ? Du doigt, je pousse doucement de temps en temps ce cordon ombilical orné d’un joli gonflement pour tester la résistance… De la pluie, du vent, d’un geste inattentif,  il en restera trois.

Trois fruits ! C’est sa première fois et c’est déjà beaucoup pour Akane le petit pommier. Alors je tourne autour des trois petites pommes d’abord oblongues comme des poires.
Vertes dans le foisonnement végétal qui s’est développé tout autour, les pommes, cachées sous leurs feuilles, restent invisibles aux passants. Ainsi, préservées. Mi-juin, elles prennent une à une belle forme ronde, tenant de mieux en mieux au creux de ma main. Mais, ton sur ton dans le feuillage, encore Granny Smith, les Akanes n’avaient toujours pas été remarquées….

verte

Quand, la veille du 14 juillet et du lever des couleurs, les pommes commencèrent doucement à se farder. Les passants découvrirent alors vraiment Akane le petit pommier, roi du jardin de l’été.  Trois pommes, trois belles gouttes rouges suspendues dans le jardin vert, veillées jalousement maintenant par les habitants qui les croisaient du soir au matin. La plus précoce avait rougeoyé sur presque toute sa surface. Restaient sur sa peau, seulement deux petites ombres jaunes, celles portées par ses deux feuilles parasols.

goutte rouge

 

A la fin de juillet, leur poids firent ployer les souples branches du petit pommier danseur, le faisant s’ouvrir et s’étirer, tenant du bout des doigts une pose gracieuse mais acrobatique. Le petit pommier vivait pour la première fois le mouvement. Il se laissait conduire par ses fruits. Ses doigts-pédoncules étaient cet extraordinaire étroit et puissant lien de vie entre l’arbre et son rubis.

pose.jpg

Le 11 août, je leur fis mes adieux avant de m’éclipser pour 3 jours de repos estival.

Au retour, mon premier regard fut pour Akane le petit pommier et ses trois pommes précieuses. Ciel, il en manquait une ! La plus flamboyante, la plus appétissante.
Que faire, en plein milieu de l’été ? Laisser les deux autres au vent de la tentation ou les cueillir maintenant pour les partager plus tard en mille quartiers ? L’une fut offerte en cadeau d’adieu qui consola des voisins sur le départ. Je gardai la dernière en un endroit sûr, sec et sombre pour la croquer à plusieurs à la rentrée. Mais, sans ses pommes, Akane le petit pommier s’était comme retiré du jardin.

A la fin de l’été, nombreux vacanciers s’enquirent des trois pommes. Ils ne reconnaissaient plus le pommier. C’est que, allégé de ses joyaux, le danseur avait perdu la pose et retrouvé son équilibre. On avait oublié sa silhouette première.
Il fallut bien avouer le larcin et la mise en lieu sûr. Je jetai alors un coup d’œil dans le cellier improvisé : ciel ! la belle pomme à peau douce et fruitée était devenue… blette.
Adieu, veaux, vaches, cochons, couvée !  Akane était une pomme précoce et de courte garde. Point de Fête de La pomme pour la rentrée au passage…

blette

L’oranger du Mexique en fut si marri qu’il fut pris d’une étrange maladie. Tant et si bien qu’il fallut lui rabattre ses branches.  Mais… figurez-vous que depuis deux jours, Akane le petit pommier est en fleur ! Deux fraîches éclosions automnales, deux éclats blancs dans le jardin d’automne. Et si c’était une nouvelle chance… Y aura-t-il des pommes à Noël ?

Il était Akane le petit pommier qui n’avait pas encore la fleur de l’âge mais avait donné ses trois premières pommes à la saveur inconnue. Il était un oranger du Mexique qui, à la réflexion, n’avait pas concurrencé Akane le petit pommier, mais qui par sa constellation fleurie avait été son compagnon inattendu de pollinisation. Alors la jardinière n’avait plus du tout son secret regret et espérait bien que l’oranger du Mexique survivrait… Sans lui, y aura-t-il des pommes à Noël ?

fleur automnale

 

pomme

 

 

 

 

 

 

 

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Pluie sur Paris

Pluie. P-l-u-i-e. Un mot et cinq gouttes d’eau.

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La pluie n’est pas bonne citadine. Elle fait râler les urbains. Elle trempe la pointe des souliers, humides comme la truffe du chien, elle plaque les chevelures, elle trouble les lunettes, elle achève de son laser vertical lui glaçant son col, le passant qui cherchait l’auvent. Assombrissant le ciel et l’humeur, elle noie littéralement le parisien et son journal dans le caniveau. D’ailleurs pourquoi en serait-il autrement puisque la présentatrice météo annonce, d’un air désolé, qu’avec la pluie c’est le mauvais temps sur Paris !

Mais il est dans Paris une fille que la pluie ravit. Pas seulement parce qu’elle fait des claquettes sur le zinc des toits, pas seulement parce qu’elle berce la nuit sous la couverture d’un son uni, pas seulement parce qu’elle lave les yeux du ciel et les semelles de la ville.

D’autres, d’ailleurs, l’ont bien compris. Ils sortent et accrochent à la poignée de la porte, tel un chien à sa niche, le ficus décharné et gris de poussière qui ne verdit plus leur intérieur, pour lui offrir sans effort un vigoureux shampoing d’extérieur.

Tombe la pluie et la jardinière sourit. La pluie lave puis réhydrate les peaux végétales. Pas comme une crème de jour, mais via la sève brute qui monte depuis les racines. La pluie rétablit d’abord l’humidité qui permet à la terre d’ouvrir ses pores comme une éponge. Mais l’averse est trompeuse : comme le passant qui trouvera l’abri sous le tilleul restera au sec, la terre, sous le couvert végétal de la plante qui l’habite, aura pourtant encore la pépie sans l’intervention complémentaire du jardinier. Que de fois n’ai-je entendu : il pleut, pas besoin d’arroser !

De toutes les pluies, la pluie d’orage est la plus miraculeuse. Dans une atmosphère asséchée elle rafraichit, elle fait ployer puis reluire les surfaces végétales, telle la cire O’Cedar. Mais serait-ce l’effet loupe à travers les gouttes de pluie ? Peu de temps après, les feuilles semblent avoir pris deux tailles, la palette de leurs verts est rayonnante. Les chevelures gonflent d’un volume resplendissant comme si elles avaient bénéficié des meilleurs produits d’une réclame L’Oréal. Pourtant le précieux onguent qu’elles reçoivent n’est autre que l’eau du ciel.

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Mais une certaine eau, un certain ciel : le ciel d’orage, d’humeur électrique, est chargé d’oxyde d’azote qui retombe au sol avec les pluies. C’est à cette unique occasion que les plantes ont la capacité d’absorber directement l’azote provenant du ciel.*

Ce serait la raison pour laquelle cette pluie-là, quand elle surgit, transmet au végétal, même hors saison (celle du printemps vigoureux) et à toute heure de sa vie, une étonnante énergie interne de croissance. C’est sans doute le sens de la viridité qu’exprimait intuitivement la grande mystique et visionnaire Hildegarde Von Bingen au XIIème siècle, reliant la puissance de vie des hommes comme celle des végétaux aux énergies invisibles du cosmos.

Dans le passage, la pluie a cessé. La lumière délavée donne sa pureté dans les larges feuilles découpées de l’acanthe, les petites feuilles-gouttes buissonnantes des sauges microphylla. Elle fait jaillir les fleurs retardataires. Elle enlumine le jardin, dans une clarté exceptionnelle.

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Jeune salvia uliginosa

 

Ce matin, le soleil se renvoie dans les feuilles mates du zinc de Paris, tapant au carreau de ma fenêtre…

Tombe la pluie et la jardinière sourit. La pluie profite aussi à sa propre viridité.

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* Les deux autres processus de fixation de l’azote procèdent de l’intervention de bactéries qui décomposent les matières organiques en les transformant en nitrates assimilables par les racines ou par l’intervention de bactéries associées aux légumineuses, ces fameuses plantes dites « engrais verts » bénéfiques au potager.


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Greffe végétale sur la ville

bosquets_mai2017Au plus fort du printemps trop estival, la carrure minérale du passage a fondu, habillée du vert touffu des matières végétales. Le vert domine le gris dans la gamme des couleurs principales. La greffe végétale tentée à l’automne 2012 dans le passage montre des signes encourageants : les habitants nomment maintenant « jardin » cette tentative de nature sur les pavés.

Vert vigoureux de printemps, celui de la pousse fraîche en croissance.
Une couleur, mais tant de carnations : vert fenouil, vert tomate, vert sauge officinale ou sauge ananas, vert pomme, vert nénuphar, vert fougère, vert ginkgo, vert charme, vert olive, vert d’eau, vert luisant, vert lavande, vert argenté, vert verveine, vert framboise, vert groseille, vert rainette…. Tant de variations contenues dans le tout petit mot « vert ». Tant de nuances de vert, encore décuplées par les formes des feuilles, leur inclinaison à se mouvoir dans l’air, les nervures qui les irriguent, l’épaisseur de leur tissu et sa transparence à la lumière, les fragrances qui s’en émanent et donnent goût et odeur à la couleur. Vert est tout sauf un aplat de couleur. Vert contient en lui même tout un monde, tout le monde végétal. Le vert de vie est dans le passage !

nuances de vert 2

La greffe végétale prend, elle transforme la pierre et les hommes. Elle irrigue d’une énergie nouvelle le lit du passage.

A la nuit tombée, souffle dans le lit du passage pavé une haleine fraiche et chlorophylle pendant que, sur la rue, la ville est encore chaude. Brille le ruisseau de l’eau vive débordante des jardinières assouvies. S’enfuient les cloportes, ouvriers du sol, surpris par la montée des eaux. Se répandent des bouquets d’érigerons entre les pavés. Repose le dernier soupir des pétales inanimés, éphémères natures mortes. Gisent les coriaces charançons vaincus d’un coup de semelle jardinière, mauvais souvenir avalé par les fourmis, qui reviendra demain. Signes de vie.

Dans le lit du passage coulent des bonsoirs, des attentions, des soirées improvisées. Au commencement est souvent un arrêt : autour d’un vert tendre et rond, de l’origami d’une feuille, de l’inflorescence qui vient. Et on poursuit sur la vie. On rêve, insatiables, d’autres végétaux pour ici-bas et même un peu plus haut : car les fenêtres qui zieutent le passage, elles-aussi réclament maintenant leurs plantes. Levez les yeux : bleuets, tomates et même tournesol ont pris de l’altitude. C’était la 3è édition de Descends ta jardinière.

descends ta jardiniere_2017

3ème Descends ta jardinière, mai 2017

Pour faire corps avec le passage, le végétal a imposé naturellement ses priorités en trouvant des complicités : l’épaule d’une branche, la fraicheur d’une ombre, un barreau qui élève vers la liberté, l’attraction olfactive ou chromatique d’une compagne, les larves de coccinelle et d’autres affinités électives mystérieuses… De belles leçons de choses qui guident la jardinière pour aider à la prise de la greffe végétale. Funambule hors du sol, le jardin suspendu travaille en permanence son équilibre, sans l’ancrage nourricier avec la pleine terre et son accès naturel à l’eau. Et s’il comptait aussi sur ces accords d’un autre ordre : la musique des pianos et le regard des habitants. La musique : une ligne mélodique, un accord, une vibration, n’inviterait-elle pas à inspirer l’expressivité de ce corps végétal, lui qui se meut et sort de lui-même au moment du printemps? Le regard et l’attention : le végétal qui s’élève dans la lumière, ne serait-il pas sensible aussi à la lumière de notre regard ?

Il y a eu, il y a bien des échecs, mais pas de rejet de la greffe. Des erreurs de jardinière, quelques agressions humaines ou animales, des difficultés climatiques. Le végétal s’est installé en se confrontant à sa propre finitude, ses propres limites, déclenchant le moment venu des mécanismes de sauvegarde, de défense, pour que l’emporte la vie. La mort de certaines de ses cellules (dite mort cellulaire programmée), signe extérieur de faiblesse, d’appauvrissement, d’enlaidissement, de mort pour nos yeux d’humains est en fait une réaction de protection ou d’évolution : une vitalité face aux éléments extérieurs*. Ainsi l’arbre qui perd ses feuilles en été ne va pas mal, il fait tomber ses feuilles pour faire face à une sécheresse estivale, il préserve ses ressources vitales en réduisant ses surfaces d’échange et ses besoins en eau. Tout est question de regard.

« Et soudain il est traversé par l’idée d’un univers en expansion, en devenir perpétuel, un espace où la mort cellulaire serait l’opératrice des métamorphoses, où la mort travaillerait le vivant comme le silence travaille le bruit, le noir la lumière ou le statique le mobile…. » Réparer les vivants, de Maylis de Kerangal, Folio.

Même si elle reste sous perfusion d’eau, qui l’irrigue artificiellement comme dans une oasis en plein désert, la greffe végétale prend. J’ai l’espérance de croire qu’elle renforce et transforme aussi le système immunitaire du passage et de ses habitants vers une plus grande attention à la vie. Une greffe végétale pour réparer et révéler les vivants.

 

Descends ta jardinière 2017, étal de greffons (jeunes plants de Pépins production) pour les fenêtres du passage.

 

Ce texte est empli de l’épreuve de vie traversée par mon amie Violaine, qui a reçu une greffe de moelle osseuse lui offrant le formidable possible d’un nouvel épanouissement**. 

Ce texte est aussi un hommage imprévu au professeur Christian Cabrol, auteur de la première greffe de cœur qui s’est éteint vendredi 16 juin.

Pour approfondir…

*Pour approfondir les phénomènes d’apoptose : La Sculpture du vivant, le suicide cellulaire ou la mort créatrice, de Jean-Claude Ameisen, Points Sciences.

**Pour approfondir le don de moelle osseuse et aider aux traitements de leucémie :   https://www.dondemoelleosseuse.fr/


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French cancans

Samedi dernier la douceur était dans l’air.

La cigogne blanche nageait une brasse paisible dans le bleu du ciel du Crotoy.

A son atterrissage dans la réserve naturelle, le butor étoilé hérissa tel un lion sa crinière de plumes avant de devenir roseau parmi les roseaux dorés sous le soleil d’hiver. Les plumes des phragmites brillaient ds la lumière du soir. Dans la roselière, qui du jonc, qui de l’oiseau ?

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Phragmites au Marquenterre

Samedi, il y avait foule aux étangs du Marquenterre.

C’était l’odeur de l’eau vive qui les avaient appelés. Vanneaux huppés, garrots à oeil d’or, canards siffleurs, ils savaient l’eau libérée de la glace. Ils avaient mystérieusement débarqué à tire-d’aile. Ils étaient là en nombre à se désaltérer et à se dire leurs cancans dans des aboiements, des klaxons et tintements ronds ou cristallins qui roulaient au milieu des jeux d’eaux. Une belle cacophonie de timbres. Chaque espèce avait sa voix sur la portée des ondes.

Photo publiée par le Parc du Marquenterre lors du comptage du we 28/29 janvier.

Et il y avait tant à cancaner pour les canards nordiques. Sur leur eau de repos, grande place publique, les oiseaux aquatiques n’en revenaient pas de ce qu’ils avaient vu en survolant le pays : en dessous, sur la terre, ça pataugeait beaucoup.

logo_can1Et l’un de leurs congénères en avait même rajouté en lançant un pavé dans la mare ! … Dans le milieu politique, les grands chefs de troupeaux perdaient pied. Le peuple en était déboussolé. Qui désigner pour ouvrir une nouvelle voie, pour tracer ce grand V d’oies sauvages dans le ciel ?

Ces nouvelles ne prêtaient pas à faire ricaner les canes. Et si ces troubles perturbaient leurs propres migrations ? Et si le mur annoncé au-delà de l’atlantique montait au-dessus du ciel ? Et si les oiseaux de passage étaient empêchés de poser leurs pattes sur le sol pour y trouver le repos ou y nidifier, comme ces humains venus d’orient ? Oh, il suffirait d’un simple demi-degré de plus pour perturber leur boussole biologique et les dérouter. On n’en n’était pas si loin.

Samedi dernier la douceur était dans l’air et pourtant ces nouvelles faisaient frissonner.
Empêcher l’oiseau d’aller plus haut…

Photo publiée par le Parc du Marquenterre lors du comptage du we 28/29 janvier.

Sur le Marquenterre, il restait encore un miroir gelé, mais en son centre, des brisures du verre teinté laissaient Mathilde, la grue cendrée blessée, se rêver dans le ciel.
Un petit morceau de ciel pour espérer y voir un signe.


Le cygne chanteur au bec jaune se lissait les plumes, non loin de là.

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****

Merci au guide nature du Parc qui prête volontiers ses yeux et ses jumelles, au naturaliste amateur qui partage ses découvertes, à la bouilloire de thé chaud sur le poêle du poste 6…


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Derniers instants de l’année

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Cynorrhodon

Laisser doucement le jardin mourir à lui-même.
Laisser la vie être jusqu’au dernier soupir.
Laisser faire sous nos yeux l’assèchement des peaux chlorophylles, la dépigmentation, le dépérissement.
Ne pas soustraire si vite de notre regard le « vieillissant », le « en train de mourir », le « déjà mort ».
Faire face à la vie végétale qui se retire. Laisser venir la nature morte.
Sans la mettre en spectacle, la laisser pourtant aller jusqu’au bout.
Car au bout, les derniers fruits suspendus sont un spectacle.
Car aussi, protégé sous ses peaux mortes, le végétal vivace se prépare ainsi déjà à mieux renaître.

 

A vouloir laisser le jardin sur pied à l’entrée de l’hiver, il y a peut-être, au fond, encore autre chose… la difficulté pour le jardinier de se résoudre à tailler dans le paysage de l’année, comme la passiflore retient les jours passés en s’agrippant à la dernière feuille du kiwi.

nostalgie

Mais ce sera sans compter la venue de l’hiver…

Celle-ci atteindra-t-elle à temps la lumière ?

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Ultime dahlia

 


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Rencontre avec l’hévéa, l’arbre qui parle de la vie

A l’autre bout du monde, j’ai rencontré l’hévéa.

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Celui de l’Exposition coloniale d’Eric Orsena, de l’Amant de Marguerite Duras, d’Indochine de Régis Warnier… Celui qui fait rêver à l’Extrême Orient… Rencontre sensuelle de deux civilisations, rencontre érotique de deux amants dans un climat liquide, rencontre organique, main à écorce, de l’homme et de l’arbre.

Mais depuis que quelqu’un a découvert son secret (dès l’âge précolombien) et inventé les techniques modernes de son exploitation (Charles Goodyear en 1839), l’hévéa est un arbre mis en esclavage, avec la chaine collier autour de son cou, la saignée qu’il subit, parfois à différents points de son écorce en même temps. C’est aussi l’arbre pointé du doigt d’appauvrir la biodiversité à force d’avoir détrôné la grande variété végétale sacrifiée, à la place de laquelle s’ancrent désormais ses racines pour des profits économiques. Il a pourtant meilleure presse depuis qu’il commence à supplanter le teck dans la production de mobilier. La Thaïlande et la zone de Pukhet sont les territoires clefs de la production d’hévéa, qui fait aussi vivre beaucoup de petits producteurs.

Et puis je me suis approchée de l’hévéa. Arbre élancé sans épaisseur, futaie élevée et à clairevoie, feuilles trop inatteignables pour bénéficier de leur couvert, de leur tintement ds le vent.
Ce sont les marques sur son tronc quelconque qui m’ont touchées.
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Scarification sur une peau de bois, par le geste précis d’une gouge tranchante, une balafre creusée sur la demi lune du tronc. De la blessure, un sillon de vie qui s’écoule lentement et rythme le temps, marque le passé, intensifie le présent. L’hévéa est à fleur de peau. Une coupure, et son latex affleure. Son latex, c’est sa fleur (les autres, les botaniques, sont bien trop haut perchées). Dans le petit pot accroché en collier solitaire, le présent goutte en blanc. De la ligne d’écorce qui manque, sur le liber à nu, se mesure le passé qui prend de l’épaisseur de semaine en semaine, de balafre en balafre. Mais longtemps après, le passé se cicatrise, la mémoire se brouille et s’amalgame dans le présent qui reprend sa place en une nouvelle peau guérie, au grain plus épais. Une peau à nouveau fertile à d’autres expériences de vie. L’afflux du latex sera le fruit de sa réminiscence. S’il respecte le rythme de sa résilience naturelle, le travail du jardinier-exploitant pourra alors recommencer. L’hévéa nous parle de la vie.

Dans la plantation, l’histoire du travail d’extraction se lit à la verticale, au dégradé des peaux de bois sur les troncs debout, en couches archéologiques. Peut-être, le jardinier exploitant y relira-t-il aussi ses propres tranches de vie, prendra-t-il plaisir à y retrouver, au toucher, un événement précieux…

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L’hévéa sous toutes les coutures

Botanique de l’hévéa
L’hévéa, Hevea brasiliensis originaire d’Amazonie (rapporté clandestinement du Brésil en Angleterre à la fin du XIXè avant d’être implanté au jardin botanique de Singapour), appartient à la famille des euphorbiacées qui se compose de près de 2000 espèces.  L’hévéa est de la même famille que ces euphorbes sauvages ou que l’on installe pour leur rusticité dans nos jardins (ex : euphorbe characias) et qui libèrent aussi ce liquide blanc toxique. Le latex est différent de la sève ; celle-ci assure la distribution de l’eau, des sels minéraux ou des sucres alors que le latex est plutôt impliqué dans les mécanismes naturels de défense de l’arbre. Il circule dans un réseau distinct de vaisseaux : les canaux laticifères. Comme la résine, il suinte lors d’une blessure de la plante et forme en séchant une barrière protectrice.

Culture de l’hévéa (informations recueillies auprès d’une famille de petits producteurs, dans la région de Pukhet) :
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La gouge de l’hévéa

Dans la fraîcheur du petit matin, on trace avec la gouge un sillon par jour et le latex s’écoule pendant près de 3 heures. Il faut remplir 3 pots pour produire 1 kg de latex, qui sera vendu à la coopérative locale au prix actuel de 35 bath le kg (1 euro environ). 6 jours seront nécessaires pour produire un kilo de caoutchouc. On commence la saignée sur une demi face du tronc à une hauteur de 1,6m et on descend jusqu’en bas, on attaque ensuite l’autre face du tronc pour  laisser l’écorce cicatriser avant de recommencer. On lui accorde le repos en février lorsqu’il perd ses feuilles et pendant la saison des pluies, car l’eau viendrait diluer le breuvage. L’exploitation du latex commence quand l’arbre atteint ses 7 ans. A ses 25 ans, il est coupé pour faire des meubles.


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Un jour vient l’automne

lilas1_avUn jour vient l’automne, et d’un seul trait de couleur, tout le poids du labeur est allégé.

Dans le jardin du passage, le plus abaissé d’entre eux a envoyé un signe…. Exposé au centre de la place, le lilas des indes avait perdu l’attention des passants. Sa belle chevelure verte et gominée par les pluies de juin, pourtant sous surveillance, s’était mise en berne au beau milieu de l’été d’une soif indécelable, asséchée par la chaleur du soleil, les vents déshydratants.  Elle attirait même mesdames les mouches, messieurs les pucerons gloutons et les coccinelles asiatiques. L’arbuste s’était alors muré dans son silence à lui, son refus de fleurir, tombant dans l’oubli, dans l’indifférence des regards, même.

Et puis, un lundi d’octobre, il envoya un signe magnifique. Cela était venu d’un coup :  cherchait-il à attirer mon attention, à me faire lever à nouveau les yeux vers lui ?

Le lilas des indes avait déployé une parade inattendue, comme l’oiseau-lyre dévoile le revers de ses plumes cachées. L’arbuste s’était fait impressionniste, maître de couleurs bien juteuses : à la fois rouge grenade, cerise, orange carotte, mandarine, abricot. Dans la palette flamboyante de sa tignasse, restait pourtant une étonnante mèche verte. Effet de style ?… A la faveur d’un climat plus clément, la jeune tomate plantée à ses pieds, s’était finalement épanouie et hissée dans ses branches charpentières pour atteindre sa canopée.

Un jour vient l’automne, et, un seul trait de couleur, comme un merci adressé par la plante, donne à la jardinière le cœur de recommencer.

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