jardiniere de passage

De l'expérience d'un jardin dans un passage de Paris.

La merlette et le camélia

1 commentaire

Feuillages meurtris, fripés, essorés, avachis et flasques, affaissés, tombants… les végétaux du passage se relèvent à peine de leur nouvelle grande expérience naturelle. De mémoire de plantes*, le ciel ne leur était encore jamais tombé sur la tête**. Mais c’était tout comme.

Ce matin de février, les membranes cellulaires végétales avaient été déboussolées : les feuilles encore étonnamment nombreuses pour la saison, n’avaient pas reçu la lumière attendue par leur cycle circadien. De plus, elles ne percevaient plus que très sourdement les vibrations extérieures, comme si la ville s’était éloignée. Peut-être était-ce le froid qui ralentissait la circulation des fluides et donc des sensations dans la paume des dernières feuilles. Mais il y avait autre chose. Les statures végétales s’étaient alourdies et voûtées. Elles semblaient avoir pris des décennies en une nuit.

Une pluie de coton glacé était descendue sans fin, s’épaississant durant la nuit.

Au début, la charge de ce corps étranger les épousa parfaitement en soulignant avantageusement leur profil. Puis cela tourna à la caricature, leurs postures étaient improbables, d’autres irrémédiablement figées, même. L’olivier avait entrepris malgré lui et sans entrainement préalable une figure yogi extrême, montrant une souplesse insoupçonnée de son tronc-tige arc-bouté, sa chevelure touchant presque le sol. A l’opposé, l’oranger du Mexique s’était révélé bien raide : ses ramures s’étaient ouvertes, ouvertes jusqu’à se briser. L’invincible euphorbe characias à l’armure robuste semblait vaincue avec ses goupillons de feuilles, à genoux devant le seigneur hiver. Le palmier chanvre était resté particulièrement stoïque face à la situation.

passage nordique_AV

Au milieu de ce silence blanc, battait la vie. Le camélia qui ployait comme les autres n’en offrait pas moins toute la vigueur de sa sexualité : depuis décembre, ses fleurs doubles rosées se pavanaient dans l’hiver. A cette heure hivernale, certes à deux pas de Pigalle et des froufrous du Moulin rouge, à quel insecte précoce pouvaient donc s’offrir ses titillants plumeaux d’étamines, qui l’entraineraient avec délices dans le panneau de la pollinisation ?

camelia enneige_AV

 

Le passage perdit son écharpe blanche. Maintenant, il neigeait des fleurs de camélia. Las! ce n’est pas que leur pistil ait reçu ce pollen qui les aurait fécondées, les flétrissant de leur inutilité. Non, les fleurs s’émouvaient et s’évanouissaient de l’effleurement d’un autre pollen, celui des flocons. De la déception de la disparition de la neige, restèrent les pétales de sa joie. Alors, on n’avait pas rêvé !

flocon de camelia

Dans l’accalmie, votre jardinière fit le tour des plantes. De mon sécateur, je taillai les branchages blessés, j’élaguai sans danger les membres des végétaux où la vie s’était retirée plus profond.

Quand, venant de l’ouest, une merlette descendit quasi à l’aplomb, se posant tel un vaisseau extraterrestre sur la charpentière d’un rosier, à deux pas du sécateur. Un oiseau avait trouvé, à la verticale de l’hiver, l’entrée du passage !

Jusque-là, les mésanges visitaient le rebord des jardinières d’altitude, mais ne plongeaient toujours pas dans la vallée encaissée. Seul leur chant printanier atteignait les pavés, ébranlés. Les martinets criaient haut dans le ciel, alors que leurs abris adaptés restaient inhabités (abris posés voilà 4 années). Les merles sifflaient de tout leur cœur sur le sommet des antennes dans la caresse du soleil du levant ou du couchant. Mais peut-être avaient-ils aussi jeté un œil en bas… C’est que le jardin était discrètement destiné à l’oiseau, aussi : en hiver, Leycesteria Formosa (arbre à faisan), Symphorine à perles blanches, Cotonéaster aux baies rouges… Ces plantes à baies, décoratives pour satisfaire le passant, mais destinées à la gourmandise de l’oiseau, les avait-il vraiment aperçues de si haut ?

Après sa descente quasi zénithale, la merlette s’était aventurée dans le passage en vol horizontal. Remontant la piste des chutes acérées de mes tailles de rosiers, je retrouvai l’oiseau. Paisiblement posée sur la malle, stable escabeau, la merlette tenait bien ferme en son bec une baie rouge charnue de cotonéaster. Obnubilé par cette manne, alourdi par son festin, l’oiseau n’avait cure de mes mouvements d’approche, aucune flatterie de corbeau ne lui aurait fait ouvrir le bec : il dépouillait méticuleusement les branches nourricières du buisson ardent. A la fin de la semaine, le cotonéaster avait été déchu de toutes ses décorations et retrouvait l’anonymat.

merlette a l oeil_AV

Puis la froidure s’abattit sans prévenir sur la ville. Et je me repassais la scène. Sans attendre les annonces de météo France, l’oiseau avait eu vent des grands froids. En dégustant les baies que l’arbuste avait conçues séduisantes et attractives, il assurait intuitivement sa propre subsistance… et rendait ingénument service à son généreux donateur : il allait semer ses graines enrobées dans ses fruits en se délestant de ses fientes. L’hiver, la vie battait discrètement son plein. En les écoutant bien, un camélia en fleur et une merlette affamée racontaient des histoires de graines.

Et déjà dans les rayons du soleil qui pointent vers le faîte des arbres de la ville, l’afflux de vie se devine par transparence au bout des branches…

 

merlette

 

*******
Notes:

*La mémoire des plantes….  : la famille des vivaces vivent plusieurs années, survivent à l’hiver et s’adaptent d’année en année par « l’expérience » emmagasinée. Et si la petite graine d’une plante annuelle (finissant sa course avec la montée en graine et le froid de l’hiver), qui contient dans ses téguments, ses réserves énergétiques, sa mémoire génétique, contenait elle aussi la mémoire de ceux qui l’ont cultivée, des intempéries auxquelles elle a su résister ? Il apparaît que les plantes allogames, issues d’une fécondation croisée (entre deux plantes parentes), sont chargées d’un potentiel de variabilité et de diversité. C’est en cela que leurs semences sont vivantes  : adaptables, résilientes….

** Le ciel leur est tombé sur la tête : si tant est que la plante ait une tête et qu’elle se trouve à son sommet, j’y reviendrai dans un prochain post…

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Une réflexion sur “La merlette et le camélia

  1. J’avoue, j’ai bien ri de l’olivier. ..!
    La dernière photo est très belle….

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