jardiniere de passage

De l'expérience d'un jardin dans un passage de Paris.

Prendre le parti de la lutte biologique… au jardin

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Araignée d’automne

J’ai passé les deux dernières semaines dans une certaine fébrilité. Ce ne sont pas les débats de la primaire de droite, combat de coqs plutôt que débat d’idées pour l’avenir de la France, qui m’ont mis dans cet état, mais le parti que j’ai pris de la lutte biologique pour l’avenir du jardin du passage.

C’est que, dans le bac à légume de mon frigo, j’avais sous ma responsabilité quasi l’équivalent de la population française… en vers microscopiques : 55 millions de nématodes y dormaient de froid, dans l’attente des meilleures conditions de leur libération pour dévorer les otiorhynques, larves du charançon ravageur.

« Des p’tits trous, des p’tits trous, encore des p’tits trous… »
Depuis le printemps, une petite troupe silencieuse, en possible expansion, s’est attaquée aux feuilles de certains végétaux du passage. Point de salut pour la jeune feuille fraiche de vigne vierge, du delphinium, mais aussi celle plus coriace du rosier, du chèvrefeuille, de la sanguisorbe, du kiwi : le poinçonneur du soir se reconnait à la chirurgie irrémédiable qu’il opère la nuit venue en perforant les extrémités des peaux végétales, freinant globalement le développement de la plante. Le charançon, une recrue à fort rendement pour les effectifs de la Ratp d’antan, celle d’avant l’époque du pass navigo, poinçonne-t-il aussi les feuilles des Lilas ?

Une chasse épidermique
J’ai longtemps cru qu’il n’y avait que mes mains pour éradiquer ces carapaces noires, la nuit, à la frontale, en prenant à revers leurs perfidies. Car le charançon est fourbe : il faut savoir regarder sous les feuilles pour le démasquer et le prendre d’un geste sec, ferme et assuré. Au moindre mouvement de feuille, il se laisse tomber et fait le mort, espérant échapper à la vigilance de son prédateur jardinier. Ariane, autre chasseresse nocturne était plus courageuse que moi. Mes premiers prisonniers, glissés dans l’emballage carton d’une plaque de chocolat qui bruissait de leurs pattes et de leurs antennes, s’évadaient parfois par l’encoche de l’enveloppe dans le fond de ma manche. Brrr… quel dégoût. Plutôt que de les envoyer dans le jardin du voisin, il ne me restait que l’assurance de leur fin définitive, par le craquement final d’un coup de semelle sur le pavé… Pas d’autre trace le lendemain que celle de la crotte d’escargot, vautour efficace du cadavre de charançon. Aïe, voilà que je contribuais indirectement à la subsistance du gastéropode….

Wanted !

 

A part un improbable lâcher de gallinacées venant gratter la terre dans les bacs et piquer du bec les carapaces voraces, comment venir à bout de ces insectes qui ne cessaient de se montrer durant mes balades nocturnes ?

Le danger est aussi souterrain
J’avais aussi appris qu’un danger plus important encore pouvait menacer les plantes du passage: la ponte de l’otiorhynque, bien nichée dans les racines des végétaux, peut atteindre 800 œufs par insecte ! Non contents de savourer les textures chlorophylles, la famille charançon épuise aussi la plante par ses larves blanches qui dégustent ses racines au printemps suivant avant d’atteindre l’âge adulte (rappelez vous la sauge ananas, la jeune hellébore contrariée l’hiver dernier dans Trilogie dans un jardin. 1. Préparer). C’est sans doute à ce stade de sa croissance que le charançon a fait son entrée dans le passage, bien lové dans le godet d’une jeune plante offerte au jardin.

La lutte biologique, ça ne s’improvise pas
Sans pouvoir s’attaquer à la poule qui fait l’œuf, il fallait tuer la vie dans l’œuf. C’est alors que l’on m’a orientée vers le monde passionnant de la lutte biologique. Pratiquer la lutte biologique signifie recourir aux prédateurs naturels des parasites. Cette pratique, utilisée par le monde agricole dès la fin du XIXème siècle, puis interrompue par l’arrivée de la lutte chimique, a été plus récemment stimulée par une recherche scientifique offrant de nouvelles perspectives.

L’histoire de la lutte biologique est grosso modo celle d’une prise de conscience de la complexité des phénomènes en jeu et d’allers et retours fructueux entre les progrès des pratiques – au départ empiriques – et les avancées des théories bâties par les zoologistes puis par les écologues pour expliquer les insuccès et parfaire l’efficacité de la lutte.
Courrier de la Cellule Environnement de l’INRA n° 15, P. Jourdheuil, P. Grison et A. Fraval

Heureusement pour moi, le prédateur de l’œuf de l’otiorhynque avait bien été identifié.

Un prédateur bien ciblé
On me présenta Heterorhabditis bacteriophora, le prédateur de la larve du charançon. Ces nématodes spécifiques sont des vers microscopiques (invisibles à l’œil nu) qui parasitent et tuent les larves d’insectes vivant dans le sol. Leur action étant spécifique, ils ne risquent pas d’éradiquer d’autres populations ou de dominer le jardin de leur présence (contrairement à la coccinelle asiatique Harmonia axyridis, abusivement introduite en 2004 pour lutter contre la prolifération des pucerons, car on découvrit finalement que son alimentation n’était pas spécifique mais diversifiée, lorsqu’elle croqua ses congénères les coccinelles européennes).

Attention vivant !

Parce que l’on introduit du vivant, l’opération est par nature fragile et n’est pas garantie de succès. Il y a avant tout une responsabilité à limiter les pertes, à respecter cette vie confiée, auxiliaire de l’homme.

Aussi, pour espérer réussir, il est nécessaire d’intervenir sous certaines conditions  :
une dispersion des micro-vers après la période de ponte des charançons (septembre), une température du sol encore supérieure à 13°, une humidité suffisante pour permettre aux vers de se déplacer, mais non excessive, pour éviter leur évacuation naturelle par le trou des contenants. Pendant toute l’opération de dispersion, le mélange doit toujours rester en suspension. Une main à remuer, l’autre à remplir et disperser les arrosoirs dans les 70 contenants en une heure de temps :  la dernière condition est donc solliciter de l’aide ! Une nécessité qui invite à partager aussi l’aventure du jardin, et pas seulement ses récoltes.

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Fidèle au poste…

55 millions de nématodes dans un petit sachet
« On dirait du smecta »réagit Anthony, le premier à arriver sur les lieux de la lutte, tandis qu’une petite pluie fine fait briller les pavés du passage. Un sachet de poudre beige, argile et nématodes mêlés… en somme, un sachet de flore bactérienne pour rétablir l’équilibre de l’écosystème du passage ! Un verre doseur, deux arrosoirs, un bâton pour maintenir la vie en mouvement dans le récipient mère, en seulement une heure top chrono.  « Tu es sûr que tu as bien arrosé là ? allez j’en remets un p’tit coup. » Qui trop embrasse mal étreint… Espérons qu’à vouloir trop bien faire, on n’aura pas jeté le bébé avec l’eau du bain : que les nématodes microscopiques ne gisent pas déjà sur le pavé, écoulés du fond des pots par un trop plein d’eau … Au mois de mai prochain, on saura bien si ils ont fait un bon festin.

Pourvu que la formidable puissance et les richesses encore inexplorées des organismes vivants comme auxiliaires de l’homme soient utilisées avec grande sagesse, au seul service des cultures et des écosystèmes…  A l’échelle humaine, il est, pour certains, tellement tentant de considérer l’autre comme un parasite.

 

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Pour les particuliers, où s’adresser, où se procurer insectes et phéromones :
La maison des insectes
02 40 33 79 17
contact@lamaisondesinsectes.fr

 

 

 

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