jardiniere de passage

De l'expérience d'un jardin dans un passage de Paris.

Des provisions de vie nouvelle

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Provisions de vie nouvelle

Provisions de vie nouvelle

Il est de ces dimanches d’hiver
Où l’hirondelle jardinière qui aspire à toujours mettre le bec dehors
N’a pas l’énergie de déployer ses ailes.

Tout au fond de mon logis, à la chaleur d’une bougie, autour d’un pot de miel et d’une tisane fumante de thym sauvage, j’ouvre mon coffre à trésors et je rassemble mes provisions glanées l’an écoulé au fil de mes balades aux champs ou à la ville. Des provisions de vie nouvelle à offrir au jardin.

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Grand déballage des trésors

Des enveloppes bien disparates et souvent improvisées pour conserver mes récoltes : des bocaux transparents, vide-poches d’après la marche, un sac congélation noué, un gant de plastique aux cinq doigts bien g(r)ainés. Une enveloppe façonnée en origami, une feuille de carnet envolée aux rebords vivement repliés, des morceaux de Monde froissés. Des pliages somme toute pas très académiques, mais il faut que tout converge et roule vers un centre, vers un creux qui conserve les pépites de vie dormante. Alors que les plantes développent de véritables coffres-forts éphémères pour protéger leur embryon de vie, mes téguments* n’ont rien de bien protecteur…

Je déploie délicatement les pochettes-surprises : des poussières de fleurs séchées, un amas de billes, des capsules spatiales sans pétales. Des graines à y reconnaître, images sans étiquettes. On fait un peu trop confiance à la mémoire…

A défaut d’être ordonnée, il va me falloir laisser parler l’imprimé de l’emballage, sortir une loupe et convoquer les souvenirs de mes promenades.
Le Monde, 2 mai 2015, « la crise de la citoyenneté est encore plus grave que celle de l’euro » : les pétales dépigmentés du bleuet (Centaurée des champs) gisent en couronne sur le tableau d’une Europe étoilée elle aussi bien délavée. Ses minuscules graines sont-elles encore viables ?
Tract, visite de jardin et troc de plantes, 6 juin, sentier des jasmins, fond de l’impasse, Montreuil : comme des hottes remplies de petits berlingots noirs un peu trop râpeux pour la langue, les capsules figées de la nielle des blés (Agrostemma githago), messicole** raréfiée, contiennent en elles tout ce beau jardin privé mais partageur de Montreuil qui fait porte ouverte tous les ans.
Le Monde, 29 septembre 2015, « la diesélisation du parc automobile européen » : le concombre sauvage (Echinocystis lobata) bien protégé dans sa baudruche survivra-t-il aux particules du diesel ?
Le Monde, sans date : «le regard rock d’Anton Corbijn » saura-t-il casser le mystère des petits cailloux de graines noires non identifiées ?
Le Monde, sans date : « Mon père testait sur moi des livres comme Les Trois Brigands, de Tomi Ungerer, ou Max et les Maximonstres, de Maurice Sendak. J’ai été le premier lecteur de ces albums ». Entre les graines-cils épais des cosmos sulfureux (Cosmos sulphureus) dignes de Betty Boop, je jette un œil curieux sur le portrait de Louis Delas, directeur de la maison d’édition jeunesse de l’Ecole de Loisirs.
Tiens… une seule petite enveloppe soigneusement pliée par une main organisée, étiquète du mois de juillet 2015 mes grains de mufliers jaunes du lumineux bouquet de plein champ acheté sur le marché bio des Batignolles… Je reconnais le réflexe rigoureux d’Amélie pour la conservation des graines (une qualité pour notre première pépinière de quartier de Pépins production qui a bien germé et sur laquelle je reviendrai).

Au fond de leurs contenants transparents, les autres trésors me parlent bien :
Les nigelles Melunaises s’ébattent au milieu du matelas de paillettes végétales de leurs défuntes mères porteuses. On pourrait aussi bien croire que des souris y ont soulagé leur séant. Ces graines noires aromatiques sont reconnues au Maroc pour leurs vertus respiratoires. A humer dans un mouchoir sans modération.
Les soucis jaune citron (Calendula) récoltés sous le ciel sombre et humide d’une rue d’Ault sont recroquevillés comme des petits hérissons endormis… Du souci, on se crèmera volontiers le visage, sans risquer rides et crevasses : le baume est réalisé à partir des pétales et non des graines.
Depuis les prairies chlorophylles et iodées dominant la mer, les petits fruits épineux de la carotte sauvage (Daucus carotta) bien serrés entre les baleines de son ombelle n’ont pas eu le temps de s’agripper sur la toison des animaux.
La gaine de la berce commune (Heracleum sphondylium), mellifère blanche brodant le bord des routes n’est pas agressive : sa capsule de papier se laisse doucement bercer par le vent pour se poser plus loin. Mais, gare… une trop longue caresse à la belle plante à maturité pourrait bien se transformer en brûlure.

 

Autant de plantes, autant de créativité dans les formes et les textures de ces graines bijoux qui ont inspiré les artistes du biomorphisme : cil, capsule de papier, hérisson, baudruche, gousse épineuse. Une créativité qui n’est pas seulement belle et étonnante et harmonieuse pour elle-même, mais qui porte une fonction essentielle, celle d’assurer la survie de la plante et sa dissémination pour faciliter son transport naturel par l’eau, le vent, les animaux. Et quand l’homme s’en mêle, ça marche aussi ?

Tout au fond de mon logis, à la chaleur de la bougie presque éteinte, je referme précieusement mes sachets de vie glanée. Demain il sera temps de disperser les trésors de l’année passée dans la terre du jardin pour les offrir à son devenir. Alors je me ferai laine du mouton, souffle du vent ou de la vache, goutte de pluie, patte d’oiseau, pour donner toute sa chance à la vie végétale. On verra bien ce qui va pousser, on verra bien ce que sera demain.

Et pour ceux que souci, nielle des prés, vipérine, berce commune, carotte sauvage, nigelle, phacélie ne disent trop rien, patience : ne cédez pas à la tentation de la connaissance immédiate, espérez comme moi ce que la graine va révéler. Je promets de vous le conter.

 

 

 

*tégument : du latin tegumentum, ce qui enveloppe, ce qui couvre. Tissu qui enveloppe la graine.
** messicole : étymologiquement, plante habitant les moissons.

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2 réflexions sur “Des provisions de vie nouvelle

  1. J’aime ce post mélancolique et plein de promesses ! Belle prose ! Vivement l’printemps !

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  2. Très joli et plein d’espoir, comme toujours.
    *mais dis moi elle éclaire fichtrement bien ta bougie pour avoir de si belles photos ! *

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